Un homme dans un hall de gare vide rencontre son ennemi. Son territoire devient son ring où, à coups de mots, de regards et de gesticulations il entend bien rester celui qui frappe. Dépossédé de tout, travail, toit, femme, tout ce qui fait un homme dans ce monde, il veut convaincre qu'il a plus encore : " J'ai tout ", répète t-il. Une force immense, gigantesque, un feu inextinguible et qui brûle celui qui ose s'approcher de trop près. Ce surhomme nietzschéen a pour lui toutes les armes : des bombes dans les phrases, des pistolets au bout des doigts et une vraie balle dans un vrai révolver planqué là. Il peut tuer. Il va lui régler son compte à cette vermine qui a eu l'audace de le provoquer, il va l'aider à se haïr, l'écraser, avant de l'achever.
L'auteur Thierry Illouz donne ici la parole à un individu comme il a dû en croiser plus d'un dans sa profession d'avocat. De ces êtres au bord du gouffre qui s'accrochent à leurs rêves infantiles pour ne pas tomber tout de suite. De ces âmes perdues, folles. A l'écoute de ce monologue, le diagnostic psychopathologique (mégalomaniaque à forte tendance paranoïaque) s'impose, qui pourrait nous garder à distance. Puis, l'émotion naît et à mesure qu'il glace le sang, le fou révèle malgré lui toutes ses failles. Il y a du Koltès chez Illouz, la poésie en moins, le souci de la psychologie en plus. Ca terrifie, ça pétrifie, ça blesse. Ca cogne jusqu'à la fin, et là, oui, ça tue. Ce qui n'aurait pu être que l'autoportrait impudique d'un psychopathe de trouver la majesté tragique du chant du cygne.
Le comédien Jean-Damien Barbin s'en fait un interprète rare. Doté d'une voix gravement envoûtante qui semble sortir des tréfonds de l'âme et d'un regard écarquillé par ce qui seraient les ultimes soubresaults d'une haine ravageuse, il se saisit de ce texte avec une passion évidente qui, si elle a encore du mal à laisser parler l'émotion -c'était la première- en donne déjà des signes très prometteurs. En attendant, c'est surtout à la mise en scène et à la direction de jeu que reviennent les louanges. Jean-Michel Ribes dit avoir été happé par chaque phrase de ce texte : grâce à lui, chaque mot, chaque silence trouve son sens immédiat. Un travail de virtuose, mis au service d'un texte dont la virulence souffre cependant de quelques longueurs. Les répétitions ratent parfois leur cible, et fatiguent à défaut de " tuer ".