Il fut un temps, alors que le texto et le mail n'avaient pas encore pris d'assaut nos correspondances, où les gens s'écrivaient deux-trois mots et de longs P.S. sur des bouts de cartons. C'était le temps des cartes postales et des "Ici tout va bien". L'occasion d'informer son ami resté en France de la météo sous d'autres tropiques et de lui rappeler d'arroser le ficus. Sur scène, Morel et Saladin lisent une à une les centaines de cartes échangées entre des couples de bons amis, les Rouchon et les Brochon, amateurs, comme tout français qui se respecte, de dépaysement -mais pas trop quand même, parce qu'on a beau dire, on est bien chez soi avec son chien, ses chats et Télé 7 Jours. La vie réglée comme un compteur des "4 à la suite" de "Questions pour un champion", çà fait du bien... Pourtant, à peine revenu, on se lasse, on veut prendre l'air à Caracas, goûter une pizza à Trévise, suivre un kangourou australien, et pourquoi pas, si l'agence l'organise, découvrir la misère des petits africains vue à la télé... Bref, partir. Avec les Dupuis par exemple, parce qu'ils sont plutôt aimables, même si Monsieur à l'humour Vermot.
Deux comédiens feignant de lire des cartes postales, assis face au public : s'il n'y avait pas eu une autruche (et son marionnettiste) pour faire de la figuration et la voix de Jean Rochefort pour donner la parole à un chien, on aurait pu dire que François Morel ne s'était pas beaucoup foulé cette fois-ci. Et que, se sentant au Théâtre du Rond Point un peu comme à la maison, il avait juste voulu se faire (vite) plaisir avec son ami Saladin sans trop d'efforts. Pourtant, même quand il semblerait vouloir en faire peu, avec peu de moyens et en peu de temps, François Morel reste excellent. Modestement, l'air de rien, c'est en poète de la vie simple qu'il décrit les forces et faiblesses du tourisme et les défauts et qualités de l'aoûtien. Sa plume reste un délice de candeur bonhomme, légèrement épicée à l'ironie et arrosée de larmes émues. Une valeur sûre qui fleure bon la France aux abords de la franchouillardise, et qui rappelle inévitablement la bonne époque des Deschiens.
Le comédien n'a rien à envier à l'auteur : François Morel a le jeu tendre, comique, touchant, moqueur... Infatigablement sympathique, comme son comparse Olivier Saladin, à peine plus naïf dans son genre mais pas moins juste. Ensemble, ils savent transformer en véritable spectacle une pièce qui n'en avait peut-être pas les contours formels et offrir un moment de théâtre frais, drôle et sans doute pas si naïf que çà. Outre les nombreuses trouvailles dignes du meilleur théâtre de l'absurde, les jolis jeux de mots et quelques bonnes situations de comique à répétition, les habitués d'Avignon apprécieront par dessus tout la scène consacrée au festival, irrésistible de pertinence.