Ribes et Topor : rien que l'accolade entre ces deux mots invoque un rire en terre de l'étrange. Le "Ribétopore" pourrait être un petit animal imposant, féroce et comique, qui se nourrirait de l'absurdité des hommes et du monde pour produire de la gaieté et les en régaler. Onze ans après la mort de l'une de ses deux têtes, l'homme à tout-faire-rigoler Roland Topor, la bête charge de nouveau, avec "Batailles".
Au programme, des situations en trio, duo ou mono chacune relatant une relation qui tourne au vinaigre. Le conflit après l'entente de bienséance, la haine après l'amour, la dispute après l'amitié... A sa création en 1983 au Théâtre de l'Athénée, (époque heureuse de "Palace" et "Merci Bernard" dont Ribes et Topor étaient les maîtres auteurs), "Batailles" avait rencontré un énorme succès. Aujourd'hui, la salle rit toujours, bien sûr, mais n'est-ce pas davantage par tendresse pour les acteurs et auteurs? Inspiré, capable de glissements d'esprit délicieux et régulièrement grinçants, le Ribétopore semble cependant avoir perdu quelques dents -sa cruauté enfantine est relative, ses mots sont souvent attendus. L'animal dont on pressentait avec hâte l'audace hargneuse débarque finalement sans surprendre, sur un plateau trop vaste pour lui.
Oserait-on dire que le texte est démodé? Peut-être est-ce parce que cet humour a depuis, été repris, parodié, imité par des héritiers admiratifs, qui ont fait perdre sa verve à l'original... Peut-être, aussi, est-ce la faute au rythme, qui était encore à trouver, ce soir de première. Avec le temps, il y a fort à parier que ces "Batailles" se pimenteront, et que ses protagonistes se déchaîneront.
D'ici là, le trio d'acteurs choisi par Ribes trouve ses repères : Pierre Arditi, d'abord et surtout, tant l'acteur impose son personnage, gouailleur, rieur, moqueur, hautain ou grimaçant, prêt à en faire des tonnes puisqu'on est, d'une certaine façon, dans un théâtre de boulevard des années 80. A ses côtés, en bon copain, François Berléand opte pour la neutralité. C'est plus sage, en effet. Un peu dommageable, par moments, aussi : la grande scène du Rond Point ne peut pas se contenter de décors gigantesques ni même d'un Arditi hyperactif pour s'animer. Entre les deux hommes, Tonie Marshall, touche séductrice et nostalgique puisqu'elle était de la partie en 1983, à la création. La femme est restée très belle, elle sait toujours plaire. Ce sont ses deux monologues qui mériteraient un sérieux lifting : plus assez fous, pas assez fougueux, et elle, trop tendre... Sous le poids des décors démesurés de Jean Marc Stehlé, le Ribétopore semble un peu écrasé, mais l'humour grinçant de la bêtes à deux têtes a la mécanique d'un petit vélo dans la tête, et la conduite de ces engins là ne s'oublient pas. Quelques réglages, des remises à niveau, et ça devrait repartir comme en 83.