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[critique]
Le Dieu du carnage

++_ La déesse des failles

par Anne Eyrolle le 10-02-08

"Le Dieu du carnage" : avec un titre pareil, le nouveau Reza laissait présager les pires tragédies. Mais c'est dans le calme confortable d'un salon de "bobos" parisiens qu'il nous projette. Seule une gigantesque fissure sur le mur en pierre froide du fond fait mauvaise augure. Comme la menace permanente d'un effondrement soudain, ravageur, meurtrier... En attendant, il ne s'agit que d'une rencontre en toute civilité entre parents bien décidés à régler le malentendu qui a opposé leur fils - et qui a valu la perte de deux incisives à l'un, frappé à coup de bâton par l'autre.

Une victime, un bourreau : la répartition des torts et des rôles est d'abord évidente aux yeux de tout le monde. Mais pour combien de temps? Il n'y a jamais de vérité intangible qui tienne quand plusieurs camps se font face, et il suffit d'un mot, d'un regard, d'un geste pour que la relation bascule. La brutalité tragique dort d'un sommeil fragile sous les douces couvertures de la politesse et de la civilité. Et le salon paisible de devenir bientôt le ring d'une série de combats interchangeables. En deux contre deux : après l'opposition des couples, celles des hommes face aux femmes, des femmes face aux hommes, des hommes entre eux, des femmes entre elles... Puis, parce qu'il n'y a plus de justice qui compte, en trois contre un, en un contre trois... Aucune solidarité ne tient le coup, sauf, peut-être, celle qui relie les parents à leurs enfants absents. Et encore : on n'a aucun mal à traiter son propre fils de sauvage ou à mettre à la porte le cochon d'Inde de sa fille...

Partir d'une intrigue anodine entre gens comme tout le monde pour, peu à peu, en toute finesse et drôlerie, laisser apparaître les pires travers humains, aux franges de la sauvagerie : pas de doute, c'est du Reza. De sa plume trop subtile pour étaler la portée philosophique qu'elle a pourtant, l'écrivain saisit son spectateur au col et, décidée à ne plus le laisser en paix, le secoue sans cesse entre hilarité et nervosité.

Les quatre comédiens basculent avec la même finesse que le texte de l'humour à la férocité, à la fois juges et parties de l'agressivité humaine. Eric Elmosnino est d'une indélicatesse cynique mémorable dans la peau de l'avocat moins concerné par son fils que par son téléphone et ses affaires, Valérie Bonneton est irrésistible dans la peau de l'épouse fébrile qu'on néglige malgré ses collants violets et ses vomissements soudains, André Marcon campe un complexe père de famille à peine sorti de la beaufitude et que sa femme voudrait faire passer pour gauchiste. Quant à Isabelle Huppert, glissée dans les couleurs trop vives de la toute nouvelle bobo, également alarmée par la cause des enfants du Darfour que par l'état de son livre d'art sur Kokoscka, elle joue sur la palette la plus comique de son répertoire avec un talent époustouflant.

Pouvait-on rêver meilleure affiche ? Il y a bien quelques trop longs silences qui semblent abandonner les acteurs à la vacuité des relations entre leurs personnages, et qui parfois plombent le rythme nerveux. Mais le plaisir flagrant que prennent Huppert, Marcon, Bonneton et Elmosnino à jouer ensemble ce texte coupé au couteau est un signe qui ne trompe pas. Et un spectacle irrésistible.
[actualité]
Fiche théâtre
Titre:Le Dieu du carnage
Auteur:Yasmina Reza
Metteur en scène:Yasmina Reza
Comédiens:Isabelle Huppert [1]
Eric Elmosnino [1]
Valérie Bonneton
André Marcon
Dates:
+ 2008 [1 date]
+ janvier [1 date]
+ 25-01-08 au 31-05-08
Théâtre Antoine
Du mardi au vendredi à 20h45. Le samedi à 17h et à 20h45. Durée : 1h35.
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