La politique ne sort pas grandie de cette pièce. Mais peut-être était-ce l'objectif de l'auteur? D'un coté Sankara maladroit et insolent, de l'autre Mitterrand manipulateur et cynique. Le pire est que cette impression reflète probablement la réalité des choses, puisqu'on nous présente un dialogue d'après le réel, encadré par deux discours officiels. L'un, allocution du chef d'état burkinabé à l'ONU en 1984, prône notamment le maintien de l'humanité dans un "présent éternel" préférable aux incertitudes du progrès, vu comme instrument de domination du Sud par le Nord; il veut une taxe sur les activités spatiales, qu'il appelle "vos feux d'artifice" pour financer le développement. L'autre, discours d'ouverture du président français au somment France-Afrique de la Baule, est une suite affligeante de platitudes sur la démocratie, la liberté, le rôle de la France en Afrique, qui s'interdit toute intervention mais soutiendra quand même les bons élèves. Nous sommes en 1990 il est vrai et le sujet est à la mode juste après la chute du mur, évènement qu'il avait vu venir avec méfiance, au grand déplaisir de nos voisins d'outre-Rhin. Alors cette soudaine posture de chantre de la liberté sur le continent Africain paraît un brin contrefaite.
Et puis le dialogue, inspiré d'une rencontre entre les deux chefs d'états à Ouagadougou en 1986, ne révèle rien de bien passionnant, propre à inspirer, amuser ou susciter l'espoir d'une meilleure compréhension entre les peuples. On assiste à des échanges disjoints où chacun veille plus à son amour-propre qu'à faire avancer leur coopération. Mitterrand préoccupé par la dignité de sa fonction, la grandeur de la France face à un Sankara confus, partagé entre victimisation et fierté nationale. Enfermés dans leur propre caricature, aucune sympathie ne se développe entre les personnages, malgré un "je vous aime bien" un peu forcé et paternaliste de la part de Tonton. Ils se cantonnent à des chamailleries stériles et indécentes au regard des enjeux. Sans parler du coût des ces rencontres au sommet. Quelle en est la valeur ajoutée pour les peuples? Une pièce de théâtre sur la réalité des rapports franco-africains? Si encore elle contribuait à faire changer les comportements, mais par sa conception elle tend à verrouiller chaque partie dans ses certitudes et son pessimisme. Aujourd'hui le capitalisme chinois fait sans doute plus pour le développement du continent qu'un demi-siècle de bonnes paroles et de récriminations, en le libérant d'un rapport post-colonial binaire.
La forme du spectacle n'aide pas non plus à dissiper le malaise que le texte introduit. Les comédiens doivent présenter une imitation de leur original, ce qui parasite le propos en enfermant les personnages dans leurs tics et attitudes. Il eut été plus intéressant de faire jouer Mitterrand par Moussa Sanou et Sankara par Pierre Hiessler, tout deux fort capables de relever le défi. Le théâtre sert justement à ça, inverser les rôles, travestir la réalité pour la révéler, faire ressortir l'humanité sous-jacente derrière les postures, les mots convenus. L'astuce introduite par l'auteur, consistant à faire cracher un grain de maïs dans une calebasse pour prendre la parole, ne suffit pas à rendre vivante ou pertinente cette tranche d'histoire récente. Les deux protagonistes ainsi exhumés et exhibés sur scène semblent l'être à leur corps défendant. Les idolâtres d'hier ne savent plus aujourd'hui quelle avanie inventer pour exploiter le nom de Mitterrand, jusqu'à brader les vêtements qu'il a portés dans une salle de vente. Laissons reposer en paix l'homme de Jarnac et occupons-nous de construire un avenir meilleur. Il y a tant de choses à montrer et à dire. Comme François aimait à le rappeler: l'histoire attend.