Monter une pièce de Tchekhov est toujours un défi, monter "Les Trois Soeurs" relève de la prouesse. Comment ne pas tomber dans les clichés de mise en scène si souvent observés lors des très classiques scènes de fêtes ou de retrouvailles ? Non seulement Patrick Pineau n'évite pas cet écueil mais il enlève à la pièce toute sa densité.
Le décor est particulièrement laid : ce mobilier assorti gris métallique est à l'image de la pièce, fade et impersonnel. Les deux s½urs aînées sont classiquement vêtues de robes noires, tandis que la plus jeune, symbole de l'espoir, arbore bien évidemment une robe d'un blanc virginal. Le jeu de la comédienne manque cruellement de finesse et son personnage de benjamine survoltée agace dès le départ. La cadette Olga, en femme torturée, n'est pas plus convaincante. Le personnage du docteur devrait apporter de la profondeur à la pièce en abordant le thème de la désillusion mais il perd ici toute sa force et se cantonne dans le rôle du vieillard alcoolique.
Si la plupart des personnages manquent d'épaisseur c'est parce que chacun d'eux semble seul sur scène. Dans ce travail, rien ne laisse paraître les liens qui les unissent, ils sont comme abandonnés dans leurs propres rôles. Jamais le metteur en scène ne joue sur les non-dits et les amours secrets. On voudrait voir naître, entre les lignes, des passions, des déchirures, seulement les idylles tombent à plat puisque tout est dit et rien n'est porté par le jeu. Malgré quelques silences salvateurs, l'ensemble reste beaucoup trop bavard. La diction est tellement rapide que l'on n'entend plus le texte et les considérations sur l'ennui ou la quête de sens de l'existence sont balayées.
La réflexion sur l’étranger est sans doute la mieux développée. Faire jouer Natalia par une actrice noire est une bonne trouvaille, la nouvelle bourgeoisie de l'époque étant la " minorité visible " de l’aristocratie russe. Malheureusement, là encore, le manque de subtilité dans la progression du personnage masque les tiraillements de cette femme, confrontée à une violente rupture sociale.
Si la seconde partie est plus convaincante, grâce au jeu plus investi et émouvant, les dernières minutes sont cependant très artificielles, les trois s½urs passant des larmes au rire et de la désillusion au courage en un clin d'oeil.
Patrick Pineau nous livre une mise en scène futile et sans relief. Certes, Anton Tchekhov souhaitait faire des "Trois s½urs" un vaudeville, mais il aurait sans doute été préférable ici de laisser à Feydeau la légereté et à Tchekhov la profondeur.