Un mari à l'épouse acariâtre, une jolie épouse qui s'ennuie dans son couple, un ami débarqué de province avec ses quatre filles, la bonne qui veut dévergonder le neveu à lunettes, et la machine à quiproquos de fabrication Feydeau est lancée. Celle-ci date de 1894, comme l'excellent "Fil à la patte", autre rendez-vous des amours et des tromperies mal goupillées. Deux ans après le succès foudroyant de son "Monsieur Chasse", le dramaturge vit la période la plus faste de son écriture de vaudeville, genre dénigré qu'il entend revaloriser. Comment? D'abord en enrichissant ses personnages, en leur donnant une épaisseur bourgeoise propice à la critique comme au rire. Pour autant, ne nous y trompons pas : Feydeau ne fait pas de la psychologie -au mieux, de la sociologie avant l'heure. Chez lui, ce qui importe, c'est la machine, lancée dès la première scène et qui ne doit plus ralentir jusqu'à la dernière. Les personnages sont seulement les chaînons d'une mécanique urgente et idiote -au sens plein : philosophique. C'est l'idiotie révélatrice de la lâcheté humaine en général, bourgeoise en particulier. Sous des airs légers et sautillants, file une vision sombre de l'individu et de ses lâchetés.
Cela suffit pour justifier la présence d'un vaudeville dans l'abrupt Théâtre de la Colline, et sa mise en scène par Alain Françon, le directeur, qui a plutôt tendance à s'intéresser à des Bond, Vinaver et autres plumes intraitables avec l'homme et le monde (malgré un "La dame de chez Maxim's" il y a quinze ans).
Dans cet "Hôtel du libre échange", le principal défi est relevé : tenir le rythme effréné sans jamais lâcher. La machine est infernale. Bavarde, incessante, discrètement grinçante : elle fait claquer les répliques acides au même rythme que les portes, et on n'hésite pas à faire des grosses blagues (la manivelle qui perce le mur et les fesses qui sont derrière) puisque la sobriété l'emporte ailleurs (mise en espace, notamment). Et ça court, ça se précipite, ça vit le pire et l'improbable, on se décoiffe aussi vite qu'on se rhabille. Un ouragan sensé donner un goût de liberté aux personnages qui retomberont, finalement, dans leurs travers indélébiles -hypocrisie, mauvaise foi et lâcheté.
C'est bousculant, drôle et pétillant comme se doit de l'être un Feydeau. Et Françon se paie le luxe d'y ajouter sa patte en toute sobriété. L'intelligence de ce travail est de vouloir saisir sur un même plan la froideur féroce du maître du vaudeville et sa légereté élégante. Dans un décor austère et entre les ponctuations jazzy d'une musique signée Glenn Harris, la troupe peut s'en donner à coeur joie sans risquer de lasser. D'Anne Benoît, hilarante mégère, à Jean-Yves Châtelais, en gérant de l'hôtel désabusé, pas un rôle ne passe à la trappe. Un véritable travail de troupe, sans lequel un Feydeau ne peut jamais dépasser la barre de la médiocrité. Ces acteurs éprouvent un plaisir vif à s'amuser ensemble qui emporte immédiatement la salle. En tête de ce festival, un Clovis Cornillac tout en nuances : entre fausse naïveté et tendre lâcheté, il parvient à apporter ce brin nécessaire de profondeur à son personnage a priori simpliste. Du très bon jeu qui mériterait d'être exploré sur les planches plus souvent. Surtout sur ces planches.