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[critique]
Maître Puntila et son Valet Matti

+__ exercice de style

par Louis-David Mitterrand le 09-01-08

Il y a un travail énorme derrière cette production, ça se sent immédiatement. D'abord on ne se coltine pas Brecht avec nonchalance, surtout à ce stade d'une carrière de metteur en scène. Ensuite, tout est réglé à la perfection: déplacements, masques, décors, sons, lumières et coordination du tout. Difficile de prendre Omar Porras en défaut à ce compte. Il est un grand professionnel de la scène et met à profit son expérience de la danse et des marionnettes dans ce virtuose mélange des genres. Pour un tout début de tournée (8ème soir), le spectacle avait quasiment la patine d'une cinquantième représentation. Pas si fréquent. On imagine l'exigence de l'individu avec ses comédiens, les heures passées à façonner les corps, les voix, le moindre geste, jusqu'à obtention du résultat souhaité.

Car il faut se figurer la nature de ce que présente Omar Porras: personne n'est à visage découvert, à part Puntila, outrageusement maquillé, tous portent un demi-masque ou une cagoule. Les voix sont orientées vers l'aigu à la façon dessin animé avec la gestuelle accélérée correspondante. C'est un univers graphique, visuel et sensoriel poussé vers la caricature, le grand guignol. Soumise à ce traitement, cette pièce de Brecht, écrite en 1940 pendant son exil en Finlande, plie mais ne rompt pas. L'histoire est bien là ainsi que le fameux message sur l'exploitation.

Maître Puntila est un vilain propriétaire foncier, embaucheur de pauvres diables qu'il à tôt fait de virer, débaucheur de pauvres femmes qu'il ne reconnaît plus une fois à jeun, marieur de sa fille à divers individus, selon son état alcoolique. C'est peu dire qu'il a un problème avec la boisson. C'est plutôt l'absence du précieux liquide qui le rend imbuvable. La sobriété ne lui convient décidément pas, pas plus qu'à son entourage. Confit dans l'alcool, il devient humain, généreux et conciliant. Ce drôle de loustic a un valet qui lui sert de chauffeur, endure ses frasques et lorgne sur sa fille. Largement de quoi distraire le spectateur, en somme. Bertold Brecht n'est pas homme à oublier le public et son amusement lorsqu'il règle ses comptes avec le capitalisme. Pour autant, Puntila n'est pas l'affreux désigné, mais un personnage tout aussi enfermé dans sa condition que ceux qu'il exploite et entretiennent tacitement le système dont ils pâtissent. Le message? La révolte. Faire péter de rire le système.

Le problème? Cette mise en scène, malgré toutes ses qualités, n'est ni drôle ni féroce. L'extériorisation à outrance du jeu tue le comique de la pièce. Je ne parle même pas de l'humanité des personnages. Un bel exercice de style mais vide de sens, dépouillé de la puissance intemporelle du propos de l'auteur. Pour ce dernier, la forme avait une importance extrême, certes, il fallait représenter plus qu'incarner. Mais nous sommes là dans la projection. L'excès sensoriel plaque le spectateur à son siège et transforme la scène en téléviseur. Une grosse boite a images, divertissante, qu'il est si dur d'éteindre. Le temps passe quand même (dirait Céline) et on en sort amusé mais pas vraiment stimulé ni renseigné.