La marquise est inconsolable depuis la mort de son mari. Le chevalier se noie dans le chagrin depuis que sa douce Angélique est partie au couvent. Tous deux sont jeunes, beaux, de noble famille et soutenus par une servante et un valet suffisamment malins et amoureux pour tout mettre en oeuvre afin de se rapprocher l'un de l'autre... L'issue est aisée à imaginer, mais c'est sans importance. Ce qui compte, ce qui nous régale, ce sont les tours et détours que les sentiments se plaisent à faire suivre aux marionnettes humaines de Marivaux. Ces sentiments capricieux, bondissants, fragiles et confus, qui peinent d'abord à se laisser reconnaître -où commence l'amour où finit l'amitié ?- mais qui finissent toujours par imposer leur loi et par triompher. Même le pouvoir de conviction d'une parole de philosophe opportuniste ou les promesses de consolation d'un vieux Comte intéressé sont finalement de peu de résistance.
Quand on s'attaque à ces marivaudages, le risque est de se laisser déborder par leur apparence légère et leur effet sautillant -jusqu'à l'exaspération et surtout, jusqu'à étouffer le propos ontologique de l'oeuvre, portrait d'une espèce humaine unie au delà des frontières sociales par l'obéissance à ses pulsions et instincts. Il faut la finesse et le sens de l'épure esthétique d'un Luc Bondy pour échapper au piège du maniérisme tendu par ces galanteries. Il faut sa perspicacité et son audace, aussi, pour décider de faire resurgir la part d'ombre du propos et du personnage marivaudien : obscurité du décor et des costumes, cheveux mal ordonnés... La lumière ne s'impose que par un cadre - le théâtre ?- et au sol par deux tracés, rectilignes et tortueux, comme les deux voies possibles de l'amour. Il n'en fallait ni plus ni moins pour donner à ce Marivaux son relief en clair-obscur.
Ces choix de mise en scène trouvent la preuve de leur évidence dans le jeu, libre et juste, des comédiens. En eux et entre eux, tout se vit comme naturellement. La Marquise est Clotilde, joueuse, espiègle et émouvante, Micha Lescot est Le Chevalier, sensible, excessif, attachant - quel bonheur de le voir enfin libre de se montrer séduisant plus encore que comique. Le jeu tout en arrogance et perfidie contenues de Pascal Bongard crée un philosophe pédant mais jamais burlesque, la fébrilité de Roger Jendly invente l'ambiguité du Comte, ni tout à fait aimable, ni tout à fait détestable. Quant au couple de la servante (Audrey Bonnet) et du valet (Roch Leibovici), il a l'aplomb nécessaire pour rappeler le pouvoir exercé en toute discrétion par les petites gens dans les sphères aristocratiques.
Autant dire que "La seconde surprise" en est une très bonne, offerte par une équipe de comédiens qui de toute évidence, a plaisir à partager une scène si intelligemment menée par Luc Bondy. Les deux heures défilent, entre éclats de rires, gloussements complices et questionnements troublés. Franchise et finesse sur un même plateau : voilà comment servir du Marivaux.