Récital de chansons de et par François Morel, annonce le programme. Après Sandrine Kiberlain, Elie Semoun, Gérard Darmon, Agnès Jaoui... décidément, les acteurs ont les cordes vocales qui les démangent. Une mode de plus, les stars font leur caprice, peut-on penser.
Mais ce serait peu connaître François Morel. L'allure banale un brin pataude, l'air naïf, l'homme ne donne franchement pas l'impression de chercher -encore moins de suivre- les "tendances". Pas du genre à vouloir faire chic ni même bobo. Non, trop simple, trop lunaire, aussi. Mais alors, qu'est-ce qui le rend si populaire? Parce qu'il l'est, de toute évidence. Il y a dix ans, avec son personnage de "Morrllel" des Deschiens, il a quasiment relancé la mode des chemises moulées à cols pointus. Ensuite, il a trouvé le moyen de tourner dans des films tels que du "Bonheur est dans le pré" à "L'antidote" en passant par "Quand la mer monte". Des seconds rôles, certes, mais dans des films à gros succès. Quant à son premier spectacle en solo "Les habits du dimanche", il a rameuté les foules dans toutes les salles de théâtre de France avant de se vendre en librairie. Alors c'est quoi son truc?
La réponse est là, en chair et en mots, quand il débarque mine de rien sur scène, et qu'il croque le monde tel qu'il ne tourne pas toujours rond, d'une voix chaleureuse et avec le regard pétillant de joie autant que brillant de mélancolie. Qu'il chante, qu'il joue ou qu'il écrive, François Morel a le talent sensible au corps, naturel comme cet éclat de rire qu'il vous arrache en contant l'histoire d'un lanceur de couteaux vieillissant, naturel comme cette poussée de nostalgie qu'il vous éveille en chantant le livre d'or d'un hôtel prestigieux, naturel comme cette montée de tristesse qu'il vous fait partager quand il met une mélodie sur l'angoisse quotidienne d'un enfant au père alcoolique.
L'amour, la solitude, la bêtise, les fromages : François Morel est un talent naturel qui se saisit de choses ordinaires pour faire surgir les émotions fondamentales. Sincérité : chez lui, ce mot galvaudé retrouve tout son sens. De même : "humanité", notion ô combien salie par des usages intempestifs et publicitaires. L'auteur, chanteur et comédien lui rend sa beauté sans manières. Tout ceci en quelques chansons qu'il incarne comme des tranches de vie. Dans cette capacité à cerner le réel avec poésie et humour, certains y retrouveront des airs de Vincent Delerm, de Juliette, parfois aussi, des Frères Jacques ou de Bobby Lapointe. Peu importe les influences -et les connivences : celui qui rend ce spectacle réussi c'est lui, François Morel.
Son pianiste talentueux, qui devient tour à tour son Auguste, son jumeau et son souffre-douleur, Reinhardt Wagner, sort de cette histoire en compère plus qu'attachant. Le duo fonctionne à merveille. Et Jean-Michel Ribes n'y est pas pour rien : en tant que metteur en scène et auteur des textes des intermèdes, il apporte le liant théâtral indispensable, tout en finesse, lui aussi, en délicatesse, en drôlerie, en modestie. En ami. Parce qu'il n'y a pas d'autres mots, finalement: "Collection particulière" est un spectacle affectif. Quand le mot "Fin" s'affiche, le coeur est léger, le sourire facile, et l'amitié nouée : François Morel est un monsieur-tout-le-monde comme les tout-le-monde que nous sommes rêveraient, sinon d'en être, du moins d'en fréquenter.