Cela commence comme un rêve : le jeune artiste, le "poète", ("moi-même") découvre qu'il est soudain devenu le centre de tous les intérêts. Finies les tournées médiocres dans les théâtres vides et et les chambres miteuses de province. Désormais, sa troupe et ses créations sont portées au triomphe avant même d'être vues. On l'adore, on l'admire, on l'imite, on le décore, et, surtout, on l'écoute. Sa parole est attendue et entendue par le pape lui-même. Devenu héros, le poète semble le seul capable de définir le sens de la vie. Mais jusqu'à quel point assumera t-il cette mission planétaire et répondra t-il aux attentes qui pèsent désormais sur ses mots et ses gestes sans se corrompre ? Jusqu'à quel point le poète, et, à travers lui, le théâtre, peuvent-ils supporter la gloire?
Lancer sa première saison de directeur de l'Odéon avec cette oeuvre était sans doute la meilleure façon pour Olivier Py de se présenter -aux rares spectateurs qui ne connaîtraient pas encore celui que le théâtre considère comme l'un de ses derniers petits génies depuis plus de dix ans. Auteur d'une dizaine de pièces, metteur en scène de bien plus, devenu directeur du CDN d'Orléans à 32 ans... L'homme est prolixe, pressé et, à d'autres titres encore, apprécié.
De toutes ses pièces, ces "Illusions comiques" créées en mars 2006 à Orléans et reprises avec succès au Théâtre du Rond Point quelques mois après, sont peut-être les plus légères et accessibles. Explosion de couleurs, profusion de décors, croisement des histoires en saynettes, variation des ambiances de la plus franchement comique à la tragique, en passant par les étapes du satirique... Les "illusions comiques" visent le divertissement avant toute chose, ce qui est plutôt une bonne entrée en matière pour un directeur de théâtre fraîchement nommé. Puis Olivier Py y tient le rôle phare, celui du poète qui, s'il fait montre d'un narcissisme et d'un orgueil démesuré (l"homme est plutôt petit), n'oublie cependant pas de passer tout ça aux coups de hache de l'auto-dérision. De quoi le rendre intelligemment sympathique aux yeux de ceux qui le découvrent.
L'intelligence ne perce pas que là. Sous couvert de grande foire aux personnages chromatiques, c'est le sens du théâtre et de l'art lui-même que ces "Ilusions comiques" élaborent en plus de 2h30. Quelle est la place du théâtre? Pour qui le poète doit-il se prendre? A quoi servent ses mots? Et qu'est-ce que jouer? Qui incarne et qui interprète? Intelligent, il l'est, le théâtre d'Olivier Py, c'est peu dire. Le qualificatif d'intellectuel serait peut-être même plus approprié. S'il aime la scène, évidemment, follement - il l'occupe avec l'hilarité enfantine de ceux qui n'en reviennent pas- l'homme est avant tout un auteur. Ce qui l'agite par dessus tout, ce sont les mots. Et cela s'entend. Oh, pas des mots pour des mots, non. Olivier Py, on l'a dit, est fin d'esprit; ce qu'il dit fait sens, interpelle, parfois enseigne et souvent soulève des questions de fond sur la relation entre l'art et la réalité, notamment. Mais le côté sombre de ce plaisir langagier c'est le bavardage. Si sa verve sait en charmer et en épater beaucoup, elle peut aussi en agacer certains.
C'est qu'il ne sait pas s'arrêter : une fois la bonne idée lancée, elle est étirée, paraphrasée, métaphorisée, explicitée, illustrée... jusqu'à l'épuisement sinon du public, en tout cas de l'idée elle-même. Et ce trait ne s'exprime pas seulement chez l'auteur : Olivier Py metteur en scène en souffre aussi. L'intervention des comédiens depuis l'orchestre, par exemple : le principe participe justement du divertissement, mais jusqu'à une certaine limite qui, chez des spectateurs, se manifeste par un torticolis, chez d'autres par l'agacement de suivre dix minutes de spectacle en aveugle. Les heureuses trouvailles littéraires et scéniques sont exploitées avec une jubilation qui manque toujours de frein. Bilan : le souvenir qu'il reste de ce long spectacle est inégal ; beaucoup de très bons moments, faciles et drôles, mais assombris par d'autres éreintants, voire vains. Au fond, Olivier Py est comme tout le monde : il a les défauts de ses qualités.