C'est un spectacle toxique, à vous dégoûter du merveilleux Tchékhov, si on ne le connaissait pas. C'est ennuyeux, lourd, bavard, maniéré, les personnages passent leur temps à crier ou rire hystériquement, le public lui reste coi, étonné de ne rien ressentir. Non seulement la mise en scène d'Anne Bourgeois ne fonctionne pas, mais elle s'évertue à piétiner tout ce qui est beau, subtil et sensible dans cette magnifique pièce. D'où la toxicité. Il y a une volonté affichée de subversion du texte et de son sens. Cette trop fameuse "école française brechtienne" serait-elle encore passée par là? N'est pas Sobel qui veut, et ça ne dispense pas du talent. Dans les notes de mise en scène on apprend que l'interprétation est laissée de coté pour privilégier le "mouvement collectif" des dix personnages. Commencer par un peu d'humilité face à une oeuvre telle que La Mouette, pièce riche et complexe, serait le minimum syndical. Apparemment c'est déjà trop demander. A force de ne pas vouloir faire comme tout le monde on finit par faire n'importe quoi. Or on peut tout faire au théâtre sauf ça.
Tchékhov n'est pas si difficile à monter, c'est un tel bonheur à jouer pour des comédiens, qui, en outre, ont la quasi-assurance de faire plaisir au public. Même des amateurs peuvent s'y essayer et réussir leur coup. Certains auteurs sont plus exigeants, demandent à être "pris à bras le corps" (dixit Anne Bourgeois) pour livrer leur sens. Mais pas Anton. Ses personnages sont tellement riches, humains, lisibles tout en laisser deviner une face cachée, comme tout un chacun. Ils sont faciles à approcher et adopter. Il suffit de laisser l'alchimie se créer entre les comédiens, de retoucher ça et là, délicatement, et la pièce se met à exister. Less is more. Le talent d'un metteur en scène de Tchékhov est justement d'en faire le moins possible. En tout cas quoi qu'il fasse il doit bien entendu disparaître le jour du spectacle. Et là ce n'est doublement pas la cas. D'abord par l'omniprésence des ficelles et artifices de cette mise en scène, ensuite par celle d'Anne Bourgeois qui interprète Macha et semble passer son temps à surveiller ses comédiens, ou devrais-je dire ses marionnettes? En effet l'un des partis pris est que tout le monde reste sur scène en permanence et va s'asseoir au fond quand il ne joue pas. Un peu le principe du tapis de Peter Brook mais en très maladroit, car ces personnages désactivés se muent alors en spectateurs censés réagir. Ils sont bien les seuls.
L'arrivée dans cette jolie salle, intime et confortable, du Théâtre 14, laissait augurer mieux. On est accueilli par un plateau déjà rempli de personnages, et animé par le talentueux musicien russe Oleg Ponomarenko. Une ou deux chansons suffisent à installer l'ambiance et préparer le spectateur, qui se voit déjà transporté sur les rives d'un lac, un été dans la province russe. Loin le boulevard périphérique, loin les embarras de la ville et ses motos bruyantes, loin l'idée même du théâtre. Las! L'illusion, trop parfaite, s'effondre aux premières répliques. Le personnage de Treplev, jeune homme sensible et révolté, est interprété comme un garçon boucher. Sa mère est un monstre hystérique au lieux d'être une femme qui souffre de vieillir. Le médecin Dorn perd sa bonhomie et son humour. L'oncle Sorine est antipathique au lieu d'être touchant. L'instituteur Medvedenko n'a plus rien d'un révolutionnaire, personnage si lucidement récurrent dans l'oeuvre de Tchékhov, ce n'est plus qu'un obsédé. Seule Ariane Zantain, interprète de Nina, parvient à préserver son personnage, quelques instants, avant de sombrer dans la mièvrerie que lui impose un Trigorine calculateur. Total contresens.
Comme on est loin de la divine Mouette de Philippe Calvario aux Bouffes du Nord en 2002 avec, notamment, Jérôme Kircher et Irène Jacob. Il avait su s'affranchir des conventions du "vieux théâtre" que dénonce justement le personnage de Treplev en laissant souffler un vent de liberté et de folie sur la scène.