Molière n'a pas d'âge,
nul ne peut en douter,
et c'est lui faire outrage
que de le cloisonner
sous couvert d'un hommage
à son siècle passé
"Sonnet !" (en apparté) : "C'est un sonnet" - pour exposer une première déception après la découverte tant attendue de la mise en scène du Misanthrope par Lukas Hemleb. Attendue, parce que depuis ses débuts en Allemagne, le metteur en scène a fait le tour de l'Europe avec des travaux originaux et efficaces. Au Français, on se souvient notamment de son Dindon de Feydeau, nerveux à souhait. Mais preuve que même les très bons peuvent chuter : ce "Misanthrope", énervant.
Ici, Molière n'est pas seulement enfermé dans son siècle à renforts de costumes alambiqués et de perruques poussiéreuses. Il l'est aussi par un parti-pris de mise en scène effroyablement contraignant : Hemleb a eu pour principale obsession de faire ressortir la noirceur du propos misanthropique. Pourquoi pas ? Critique du penchant mondain pour l'hypocrisie, si cette pièce offre l'occasion de rire c'est en effet avec cynisme. Mais le fait est si évident qu'il ne mérite pas d'être surligné en noir par une scénographie austère et un jeu hystérique pour mesdames, pervers pour messieurs. L'oeuvre est relue à la lumière de cette unique cruauté et Lukas Helmeb veut nous le rappeler à chaque intonation, chaque mouvement.
Bien sûr qu'il y a de l'idée : dans la scénographie, notamment. Pris dans un espace vide, incarcérés entre de hauts murs gris et translucides, les personnages sont comme étouffés sous le poids du rien. Ce rien dont s'abreuvent les marquis ridicules tandis qu'il laisse Alceste assoiffé de sens et de vérité. Dans cet univers sans fond et glacial, le faux règne en maître; il faut savoir jouer, mentir, tricher pour s'y tenir à peu près au chaud. Cela, Lukas Hemleb sait le montrer. Mais pourquoi diable tant insister? Pourquoi exiger des comédiens qu'ils miment sans cesse ce qu'ils disent? Les faire danser un menuet pour montrer du doigt la valse ridicule auxquels se prêtent les précieux flagorneurs entre eux, et pourquoi les contraindre à des rires surfaits qui épuisent bien plus qu'ils ne glacent ? Trop de distanciation tue l'effroi. Tant de rigidité est ingérable, même pour le texte brillant de Molière : il finit par craquer sous le poids de ce maniérisme, on ne l'entend plus, on ne le comprend plus. Les comédiens eux-mêmes n'arrivent plus à sortir la têter de l'eau : Alceste (Thierry Hancisse) en est la première victime, suivi de près par une Célimène dont la fragilité exprimée par des sautes d'humeur intempestives en vient à irriter. Seul Oronte sort à peu près indemne; mais parce qu'il faut les épaules solides de Hervé Pierre, pour ne pas se laisser tout à fait emporter par cette vague aliénante.