En défilant devant les linéaires de son supermarché, le consommateur se doute-t-il que les Volvic, Evian, Contrex, Badoit, Thonon et beaucoup d'autres bouteilles portent le nom de villes d'eau autrefois célèbres et célébrées par de grands écrivains? Aujourd'hui ces eaux viennent jusqu'à nous dans leur récipient en PET attendre sous les lumières blafardes le bon vouloir du buveur volage. Mais vers 1900, à la grande époque des cures, il était impensable de transporter ainsi l'eau. On allait à sa rencontre dans une sorte de cérémonie annuelle. On se transformait en curiste l'espace de quelques jours, revêtu d'une tenue appropriée, exceptionnellement légère pour les femmes si couvertes à l'époque. Une simple tunique et un pantalon, vous pensez si cela pouvait en émoustiller quelques uns. Les fameuses cures n'était souvent qu'un pieux (et unique) prétexte à quitter son univers bourgeois étouffant, pour se plonger dans une eau sage -en apparence seulement. La cure, les eaux et ses traitements, massages, bains de soleil, tout cela était bien sûr réservé au "happy few" qui en avaient les moyens et le temps. Dans les palaces des villes d'eau gravitait tout un petit monde attiré par l'argent, l'oisiveté et les nombreuses femmes seules, souvent envoyées par leur mari espérant les soigner de ce grand mal, l'adultère.
Cette atmosphère si particulière et délicate n'a jamais été remplacée et continue de vivre dans les mémoires grâce aux multiples évocations d'auteurs tels que Proust, Hesse, Lermontov, Dostoïevski et d'autres. Fellini lui-même incluait souvent des scènes de cure thermale dans ses films, comme une résonance d'un passé heureux aux personnages improbables. Ce n'est pas dans les actuelles thalassothérapies ni même dans les luxueux spas de notre époque que l'on pourra retrouver la moindre trace de cette folie douce des eaux. Alors Andréa Retz-Rouyet et Isabelle Mentré se proposent de nous y transporter par le théâtre, en s'aidant des auteurs sus-cités. Un simple décor de chaises pliantes, une tonnelle abritant une fontaine, un piano dans le coin suffisent à l'évocation. Avec la complicité d'un pianiste également flûtiste, les comédiennes passent d'un auteur à l'autre dans une apparente conversation entre deux amies, l'une plus âgée et expérimentée semblant guider la plus jeune dans son état envoûtant de nouvelle curiste.
Le projet est intéressant et fonctionne assez bien, malgré de petits défauts de jeunesse, surtout un peu de nervosité, normale pour une première. Un léger manque de rythme aussi. Rien de bien méchant. Les nombreuses chaises ont un peu tendance à étouffer plutôt qu'à développer l'univers. Il faudrait soit en réduire le nombre soit les utiliser mieux, les remplir de personnages imaginaires. Ionesco à sans doute inspiré nos comédiennes, mais ses chaises à lui sont très vivantes pendant toute la pièce. On aimerait aussi pouvoir mieux identifier les auteurs. Peut-être trouver une façon élégante d'en citer le nom sans pour autant casser l'évocation? Le spectateur est d'autant plus ravi d'entendre ces excellents textes qu'il pourra mieux les situer. Il aura au passage un peu plus l'impression de se cultiver. Décidément c'est un excellent projet sur un univers très riche. Le spectacle pourrait être plus puissant avec quelques ajustements mineurs. Il va certainement se bonifier avec le temps.