Se rendre au Théâtre du Soleil pour y découvrir la nouvelle création de la troupe mythique est toujours une aventure. Pas seulement du fait des embouteillages qui enserrent le bois de Vincennes, ni de la terre battue et humide qu'il s'agit de fouler avant d'atteindre les portes de la plus grande des écuries de la Cartoucherie. Non, l'aventure c'est l'excitation, c'est l'appréhension joyeuse qui nous saisit en songeant au voyage qui nous attend. La plongée au coeur du Théâtre, l'immersion dans les tréfonds de la création, la Grande exploration en compagnie de ceux qui, plus que comédiens, ont fait voeu de jeu. La déception? On la croit guère possible. Et les premiers pas dans l'antre suffisent pour en effacer tout à fait la crainte : immédiatement, ça se bouscule, ça piaille, ça cherche les gradins, ça repère une buvette, ça tombe sur les coulisses où, mal dissimulés derrière de grands rideaux blancs, des visages se griment devant des coiffeuses de fortune et parmi des penderies surchargées, ça court, ça demande les toilettes à une immense barbe à lunettes qui s'avère être le musicien de la troupe, ça oriente, ça aide les retardataires à comprendre le plan de salle : "vous avez deux gradins face à face, vous vous asseyez où vous voulez", mais ça s'inquiète parce que les places libres n'en sont pas, alors ça demande encore, et d'autres assistants, constructeurs régisseurs ou comédiens viennent au secours... Tout ça s'agite et s'organise sous l'oeil attentif et le coup de main attentionné d'Ariane Mnouchkine. L'aventure a commencé, la suite ne sera que du théâtre dans le Théâtre...
Les Ephémères : derrière ce titre, une idée maîtresse : donner à voir des moments simples de la vie dans une succession de saynètes. Restituer l'essence de ces instants du quotidien qui parlent de solitude, d'amour, de mort, de souffrance, de bonheur qui se prépare, se rêve ou se perd. Suivant le principe des chariots déjà utilisé dans "Le Dernier Caravansérail", les décors vont et viennent au milieu de la scène-couloir sur des plateaux circulaires que font rouler et tourner des acteurs accroupis. Cuisines, salons modestes ou bourgeois, jardins : tous les espaces passent et sur eux toutes sortes d'histoires intimes bercées par l'accompagnement musical autant que par la ronde incessante des plateaux. C'est lent, c'est lancinant et le regard du public suit inexorablement le mouvement, capable, grâce à lui, de saisir tous les détails des micro-univers présentés.
Parce qu'ils animent le quotidien en famille, au travail ou en vacances, parce qu'ils s'ancrent dans les souvenirs et parce qu'ils retiennent l'attention dans les rencontres, les petits riens fondent le grand tout : la vie est là, dans ces airs de presque rien, semble nous dire le Théâtre du Soleil, dans ces éphémères. Cette conception a de quoi fournir plus d'un moment d'émotion juste au public, surtout lorsque c'est une telle troupe qui se l'approprie. Suffit-elle? La petite fille qui prend soin de sa mère battue par son père, le médecin confronté à une patiente qui a perdu le sens commun, le couple qui s'ignore à table ou l'autre qui, un bébé dans les bras, se réjouit d'emménager dans une jolie maison avec jardin: tout sonne vrai, parfois gaiement, souvent tragiquement vrai... Mais peut-être trop vrai. Le spectacle peine à s'élever au-dessus de l'anecdotique. Déception? Le mot serait sans doute excessif pour décrire la réserve possible face à ces petites histoires qui se succèdent. Disons plutôt qu'elles transforment en simple spectateur celui qui, en pénétrant dans le sanctuaire du Théâtre, se voyait déjà aventurier.
A.