Dès l'ouverture du pare-feu, la brume déboule, traversée par le jour électrique des projos. Le stade c'est d'abord une atmosphère, au sens propre, l'air vif du dehors qui s'impose et transporte différemment les sons, la rumeur menaçante des tribunes, toujours prêtes à déborder. Les joueurs émergent de la brume, en formations successives, et y replongent, poursuivant un ballon invisible. Tout est là. En moins d'une minute la scène devient le centre d'un espace immense qui déborde dans toutes les directions. Pas de temps mort, pas d'intro, on est tout de suite au coeur de l'action, transporté dans un théâtre de pur mouvement, celui du foot.
La chorégraphie est précise, efficace tout en évitant le piège du réalisme. Quelques traits d'esquisse suffisent. Une fois la vitesse installée les personnages commencent à apparaître, l'intrigue à se dessiner. On est à la fin du match, l'équipe invitante a deux minutes pour égaliser ou sombrer en deuxième division. En somme c'est pratiquement cuit. Soudain, coup franc favorable, la densité de l'instant est à la mesure des enjeux: sort d'un club, fin de carrière d'un joueur, ambition du petit nouveau qui piaffe sur le banc de touche, lutte d'influence entre entraîneur et sophrologue. Ces deux dernières minutes vont durer une éternité.
Cette satire affectueuse et très drôle du milieu du foot rappelle un peu l'ambiance de l'excellent "Coup de Tête" de J-J Annaud avec Patrick Dewaere. Vu par Emmanuel Bourdieu et Frédéric Bélier-Garcia, le ballon qui rend fou connaît aussi ses moments de poésie. Certes, le foot révèle les passions les plus basses mais aussi des êtres humains vulnérables ou même carrément paumés, soumis à des pressions telluriques, capables d'aimer leur adversaire, amoureux du beau geste.
Jérome Kircher donne cette humanité au personnage du vieux joueur avec son talent habituel. Micha Lescot est un régal en gardien du but, la puissance comique de ce garçon est décidément sans limite. Personne ne démérite dans cette nombreuse distribution. Les personnages sont bien dessinés, vivants, les comédiens s'amusent tout en conservant la précision du jeu. Denis Podalydès signe là une mise en scène particulièrement virtuose.