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Mange, prie, aime

+__ Les tribulations spirituelles d'une yankee

par Marie-Pierre Créon le 09-04-08

Au départ, ce récit autobiographique n'échappe pas au cliché : journaliste en pleine crise existentielle, Elisabeth possède toute la panoplie du bonheur conforme made in USA ; un mari aimant et riche, un boulot de rêve et un foyer dans les banlieues chics de New York. Il ne manque plus qu'à ajouter l'accessoire indispensable à toute femme allant sur la trentaine, un enfant. Pourtant, sur un coup de tête, Elisabeth envoie tout valser, ne sentant tout simplement pas la fibre maternelle lui dévorer les entrailles. Adieu époux, cocktails mondains et dépression ! Un divorce houleux, une liaison malheureuse dans la foulée et plusieurs boîtes de kleenex plus tard, elle est fin prête à se reconstruire. Mais pour cela, il faut qu'elle se trouve, quitte à prendre une année sabbatique et à partir se ressourcer en Italie, égrener des mantras jusqu'à se rendre chèvre en Inde, puis échouer à Bali dans la cabane d'un sorcier balinais !

Un premier frisson bouleverse vos chakras lorsque l'auteur annonce en préambule l'organisation de son livre construit à la manière d'un japa mala : " Ce collier de 108 récits se décompose à son tour en trois sections (...). Chaque partie comporte donc 36 récits (...) puisque j'écris ces pages (...) au cours de ma trente-sixième année. " Ces quelques mots ajoutés à ce titre étrange, "Mange, prie, aime": on est tenté de craindre quelque chose entre Mère Theresa et le trip hippie.

Pourtant, dès le premier chapitre, Elisabeth Gilbert fait preuve d'une drôlerie inattendue. Boute-en-train, elle a le don de se moquer d'elle-même, y compris lorsqu'elle décrit les épisodes jalonnant son mal de vivre et son divorce à la newyorkaise : long, douloureux et coûteux ! Puis, le projet un peu fou -un peu bobo, il faut le dire- de partir à l'autre bout de la planète " se retrouver ", " chercher le manque ", chercher LE MOT qui doit guider sa nouvelle vie. Cela se précise d'abord en Italie. Incontestablement, ce premier tiers de la bio est réussi. Le choc culturel, la dolce vita qui se ressent sur les hanches de notre baroudeuse, l'oubli dans une langue inconnue, tout cela rappelle les livres de Frances Mayes, ( En Toscane, Bella Italia ), chantant l'art de vivre à l'italienne par la célébration d'estomacs repus de pastas et de capuccinos. On se promène agréablement dans Rome, sans trop de considérations historiques sur la ville. On s'y sent comme dans une balade au soleil et une étude sur la drague à la romaine avec, en relief, l'autodérision constante de la narratrice.

Les choses se gâtent à la deuxième partie, lorsque Liz part faire un stage de quatre mois en Inde. Une succession d'Ashrams, de mantras, de litanies bouddhistes s'abattent sur le lecteur vite lassé. Liz n'en finit pas de prier, de se lever à point d'heure pour pratiquer son yoga, manger uniquement végétarien et s'interroger sur son divorce. Les initiés à ces pratiques comprendront mieux que personne son besoin absolu d'accomplissement et apprécieront l'élucubration de ces nombreux rituels. Visions, voyage hors de son corps, méditations, transes... Notre newyorkaise va tester toutes les recettes psychédéliques de la retraite indienne.

Heureusement, quelques personnages amusants, dont un compatriote "roots", les santiags un peu plus sur terre que ses petits camarades et le bon sens texan à la bouche, mettent du piment dans cet épisode plutôt mou. Puis, au bout d'une bonne centaine de pages, l'humour naturel de l'auteur qui a tout de même du mal à faire v½u de silence ( d'ailleurs, est-ce possible pour une newyorkaise ? ), reprend le dessus et redresse finalement la barre.

Le roman est sauvé grâce à la troisième et dernière partie, consacrée à l'apprentissage de Liz auprès d'un sorcier en Indonésie. On assiste davantage à une étude sur la société et les m½urs balinaises qu'à une longue diatribe existentielle. Liz n'échappe pas à sa déformation professionnelle, nous faisant part de ses observations et de ses informations sur une part de la mentalité asiatique de ces contrées.
Ses rencontres, ses mésaventures, ses rapports avec la gent masculine épicent agréablement le chapitre final. On se prend même à l'aimer, cette américaine farfelue. Puis elle a tellement évolué qu'elle se sent : " différente jusque dans [sa] culotte ! ".

Malgré son excentricité apparente, le projet d'Elisabeth Gilbert garde une véritable cohérence tout au long du récit, construit avec une logique cyclique autour de ces trois actions centrales : manger, prier et aimer. Et c'est avec exaltation qu'elle va enfin trouver SON mot, clôturant son histoire pour un nouveau départ dans la vie.

A tous ceux qui se trouvent en pleine mutation existentielle, ce livre offre, malgré quelques longueurs, une bonne remise sur pied.
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Fiche livre
Titre:Mange, prie, aime
Auteur:Elizabeth Gilbert
éditeur:Calmann-Levy
Dates:
- 2008 [1 date]
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Couverture
Couverture
Extrait
J'ai regagné mon appartement à pied et j'ai déjeuné de deux ½ufs frais à la coque, accompagnés de mes sept brins d'asperges ( qui étaient si fines et si croquantes qu'il n'y avait même pas besoin de les faire cuire ), d'olives, des quatre bouchons de fromages de chèvre que j'avais acheté la veille à la formageria du coin de ma rue, ainsi que deux tranches de saumon rose mariné dans l'huile. Et en dessert-une superbe pêche offerte par la marchande des quatre saisons, et qui était encore tiède et gorgée de soleil romain. J'ai contemplé un long moment toute cette nourriture, sans pouvoir y toucher, tant ce déjeuner était un chef-d'½uvre du genre, un parfait exemple de l'art de fabriquer quelque chose à partir de rien. Ube fois mes yeux repus du charme de mon repas, je me suis installée dans un carré de soleil, sur mon plancher tout propre, et j'ai mangé jusqu'à la dernière miette, avec les doigts, tout en lisant mon article de journal quotidien.

Je sentais le bonheur habiter chaque molécule de mon corps.

Jusqu'à ce que-comme cela s'est souvent produit au cours des premiers mois de voyage, chaque fois que j'éprouvais un tel bonheur-mon alarme de culpabilité ne se déclenche. J'ai entendu, à mon oreille, la voix de mon ex-mari, suintante e dédain : C'est donc pour ça que tu as tout abandonné ? Que tu as anéanti toute notre vie commune ? Pour quelques brins d'asperges et un canard écrit un italien ?

Je lui ai répondu à voix haute " Primo, désolée, mais ce n'est plus tes oignons. Secundo, et pour répondre à ta question... Oui.

Bio
Elizabeth Gilbert
Elizabeth Gilbert
Ecrivain et journaliste américaine née dans le Connecticut.

Après des études à l'université de New York, elle se lance dans la réaction de romans, mais il lui faudra attendre 1993 avant que son premier recueil de nouvelles, "Pilgrims", soit publié. Elle est finaliste du National Book Award et du Hemingway Award. Parmi ses succès, depuis, on compte "Stern Men", "The Last American man". Entre deux reportages à travers le monde, elle rédige ses articles pour les magazines GQ et Spin tout en collaborant pour d'autres journaux comme le New York Times ou O, the Oprah Magazine.