Au départ, ce récit autobiographique n'échappe pas au cliché : journaliste en pleine crise existentielle, Elisabeth possède toute la panoplie du bonheur conforme made in USA ; un mari aimant et riche, un boulot de rêve et un foyer dans les banlieues chics de New York. Il ne manque plus qu'à ajouter l'accessoire indispensable à toute femme allant sur la trentaine, un enfant. Pourtant, sur un coup de tête, Elisabeth envoie tout valser, ne sentant tout simplement pas la fibre maternelle lui dévorer les entrailles. Adieu époux, cocktails mondains et dépression ! Un divorce houleux, une liaison malheureuse dans la foulée et plusieurs boîtes de kleenex plus tard, elle est fin prête à se reconstruire. Mais pour cela, il faut qu'elle se trouve, quitte à prendre une année sabbatique et à partir se ressourcer en Italie, égrener des mantras jusqu'à se rendre chèvre en Inde, puis échouer à Bali dans la cabane d'un sorcier balinais !
Un premier frisson bouleverse vos chakras lorsque l'auteur annonce en préambule l'organisation de son livre construit à la manière d'un japa mala : " Ce collier de 108 récits se décompose à son tour en trois sections (...). Chaque partie comporte donc 36 récits (...) puisque j'écris ces pages (...) au cours de ma trente-sixième année. " Ces quelques mots ajoutés à ce titre étrange, "Mange, prie, aime": on est tenté de craindre quelque chose entre Mère Theresa et le trip hippie.
Pourtant, dès le premier chapitre, Elisabeth Gilbert fait preuve d'une drôlerie inattendue. Boute-en-train, elle a le don de se moquer d'elle-même, y compris lorsqu'elle décrit les épisodes jalonnant son mal de vivre et son divorce à la newyorkaise : long, douloureux et coûteux ! Puis, le projet un peu fou -un peu bobo, il faut le dire- de partir à l'autre bout de la planète " se retrouver ", " chercher le manque ", chercher LE MOT qui doit guider sa nouvelle vie. Cela se précise d'abord en Italie. Incontestablement, ce premier tiers de la bio est réussi. Le choc culturel, la dolce vita qui se ressent sur les hanches de notre baroudeuse, l'oubli dans une langue inconnue, tout cela rappelle les livres de Frances Mayes, ( En Toscane, Bella Italia ), chantant l'art de vivre à l'italienne par la célébration d'estomacs repus de pastas et de capuccinos. On se promène agréablement dans Rome, sans trop de considérations historiques sur la ville. On s'y sent comme dans une balade au soleil et une étude sur la drague à la romaine avec, en relief, l'autodérision constante de la narratrice.
Les choses se gâtent à la deuxième partie, lorsque Liz part faire un stage de quatre mois en Inde. Une succession d'Ashrams, de mantras, de litanies bouddhistes s'abattent sur le lecteur vite lassé. Liz n'en finit pas de prier, de se lever à point d'heure pour pratiquer son yoga, manger uniquement végétarien et s'interroger sur son divorce. Les initiés à ces pratiques comprendront mieux que personne son besoin absolu d'accomplissement et apprécieront l'élucubration de ces nombreux rituels. Visions, voyage hors de son corps, méditations, transes... Notre newyorkaise va tester toutes les recettes psychédéliques de la retraite indienne.
Heureusement, quelques personnages amusants, dont un compatriote "roots", les santiags un peu plus sur terre que ses petits camarades et le bon sens texan à la bouche, mettent du piment dans cet épisode plutôt mou. Puis, au bout d'une bonne centaine de pages, l'humour naturel de l'auteur qui a tout de même du mal à faire v½u de silence ( d'ailleurs, est-ce possible pour une newyorkaise ? ), reprend le dessus et redresse finalement la barre.
Le roman est sauvé grâce à la troisième et dernière partie, consacrée à l'apprentissage de Liz auprès d'un sorcier en Indonésie. On assiste davantage à une étude sur la société et les m½urs balinaises qu'à une longue diatribe existentielle. Liz n'échappe pas à sa déformation professionnelle, nous faisant part de ses observations et de ses informations sur une part de la mentalité asiatique de ces contrées.
Ses rencontres, ses mésaventures, ses rapports avec la gent masculine épicent agréablement le chapitre final. On se prend même à l'aimer, cette américaine farfelue. Puis elle a tellement évolué qu'elle se sent : " différente jusque dans [sa] culotte ! ".
Malgré son excentricité apparente, le projet d'Elisabeth Gilbert garde une véritable cohérence tout au long du récit, construit avec une logique cyclique autour de ces trois actions centrales : manger, prier et aimer. Et c'est avec exaltation qu'elle va enfin trouver SON mot, clôturant son histoire pour un nouveau départ dans la vie.
A tous ceux qui se trouvent en pleine mutation existentielle, ce livre offre, malgré quelques longueurs, une bonne remise sur pied.