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Histoires en l'air

++_ De haut vol

par Marie-Pierre Créon le 28-02-08

Médecin, chroniqueur, écrivain rendu célèbre par son best-seller "La maladie de Sachs": Martin Winckler n'a plus besoin d'être présenté. Après avoir repris son stéthoscope dans "Les trois médecins" en 2005 et consacré plusieurs ouvrages pratiques, il revient avec pas moins de trente-deux nouvelles sélectionnées parmi celles diffusées sur Arteradio. Ces récits jetés sur les ondes, moments de bonheur éphémère pour ceux qui aiment qu'on leur raconte des histoires...

La force de l'auteur est cette imagination bouillonnante, l'originalité des sujets, les intrigues parties d'un rien qui deviennent vite passionnantes. Avec son écriture claire dépourvue de fioritures inutiles, ce formidable conteur nous offre un large choix d'histoires allant de l'insolite au fantastique, aux projets fous d'écriture, de scénarios de films, voire même de récits d'anticipation à la manière d'Aldous Huxley ou d'un synopsis à la "Bienvenue à Gattaca". Sous le regard de Martin Winckler, notre quotidien prend des allures fantaisistes comme dans "La femme à l'élastique", notre futur devient d'un réalisme plus inquiétant avec la solution au vieillissement de la population dans "Par ici la sortie", la rencontre amoureuse a des allures de comédie hollywoodienne... tout devient possible dans l'univers Winckler. Ce monde à la frontière du fantastique, où la réalité bascule dans une absurdité inquiétante et incontrôlable. Son "Remplaçant" ou son "Gershwin ne prend pas d'Y" rappellent une autre championne du genre, Daphné du Maurier, auteure géniale de "Rebecca", des "Oiseaux", et autres nouvelles déroutantes où l'espace-temps se dissout.

Infatiguable galopin, Martin Winckler nous entraîne également dans ses rêves d'écriture avec ces projets de romans, de films, de comédies musicales, dont -discret clin d'½il à ses lecteurs- une adaptation de sa "maladie de Sachs", tournée en dérision pour la bonne cause... Pourquoi pas? Le monde médical est toujours présent dans la tête de ce praticien soucieux d'apporter une véritable réflexion sur la complexité du métier, ou de parler de la maladie, de la mort à travers ses nouvelles.

Ce recueil est aussi une déclaration d'amour à la littérature, avec des inventaires à la Umberto Eco sur ce qui a bâti nos goûts depuis l'enfance dans "Les livres" ou encore dans "Mes héros". De temps en temps, l'écrivain prend des allures de Victor Hugo et nous conte l'art d'être grand-père pour expliquer le mystère de la vie ou conter des fables aux enfants tardant à voir passer le Marchand de Sable...

"Histoires en l'air" est un condensé de nouvelles extraordinaires, surprenantes, avec, à chaque récit, l'art de la chute qui fait tomber loin des fins convenues. Un petit livre à emporter avec soi pour s'en payer une tranche, de temps en temps, vite fait, bien fait. On demanderait bien au docteur Winckler d'augmenter la dose de ses courtes nouvelles et de prolonger le traitement d'une ou deux pages. Et, pourquoi pas, de développer ses projets d'écriture en laissant tomber les doses homéopathiques.
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Fiche livre
Titre:Histoires en l'air
Auteur:Martin Winckler
éditeur:P.O.L [1]
Dates:
- 2008 [1 date]
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Couverture
Couverture
Extrait
Aujourd'hui, j'ai soixante-dix ans. Et le carnet de surveillance BioPO-la Police Biologique- vient de passer du vert à l'orange. Ca signifie que je dois me préparer. Ce n'est pas que ça me fasse plaisir mais, comme tout le monde, je m'y attendais. On nous y prépare depuis suffisamment longtemps. Soixante-dix ans, c'est la limite. Après, c'est fini, il faut laisser la place.
J'aime bien l'officier de santé médicale à qui j'ai été affecté depuis mon soixante-septième anniversaire. Elle est gentille. La première fois que je suis allé la voir, je pensais qu'elle me ferait la leçon, qu'elle me dirait qu'il était tout de même temps de prendre une décision... Ils font tous ça, en général, avec les gens de mon âge. Mais pas elle.
J'ai d'abord pensé qu'elle était trop jeune. J'ai le sentiment qu'elle venait d'être mutée là, quand on m'a affecté à son cabinet de secteur. Elle était toute timide. Elle ne savait pas bien faire fonctionner le lecteur de puces. Je lui ai montré comment faire. Je fais ça depuis tellement longtemps.
Je lui ai pris la main, et j'ai passé le lecteur sur mon avant-bras.
-Vous êtes né le 29 février 2024, c'est ça ? a-t-elle demandé.
-C'est ça. Et vous, docteur, quel est votre nom ?
Elle a failli répondre, mais elle a rougi et m'a désigné son badge sans un mot.
-Ah. Doc 7160A. Oui. D'accord.
Ca n'avait pas très bien commencé entre nous, mais par la suite, je suis parvenu à la rassurer à mon sujet. J'allais à mes convocations sans faillir, je remplissais tous les questionnaires, je tenais mon carnet de surveillance sanitaire parfaitement à jour... Je ne sais pas pourquoi on appelle ça un carnet alors que ça n'a pas de pages. Un carnet, c'était autre chose. Mon père en avait beaucoup, des carnets. Il les avait reçus de son père à lui. Et ils ne contenaient pas de courbes de cortisolémie, des taux d'anomalies spermatogénétiques et des indices de carcinocytologie, mais des histoires.

Bio
Martin Winckler
Martin Winckler
Médecin et écrivain français né Marc Zaffranc à Alger.

D'abord médecin généraliste, dès 1984, il publie ses premières nouvelles sous le pseudonyme de Martin Winckler, en hommage à un personnage créé par Georges Perec. Après un premier roman en 1989 sur le milieu médical, "La vacation", il devient célèbre avec "La maladie de Sachs" en 1998. Il travaille ensuite pour la télévision, puis anime une chronique scientifique sur France Inter en 2002-2003.

En 2004, Arteradio.com l'engage pour ses talents de conteur grâce auxquels il rassemble bon nombre d'internautes. Entre temps, il signe des ouvrages médicaux pratiques et plusieurs romans dont des polars où il reprend le personnage de Sachs, notamment dans "Mort in vitro" ou "Noirs Scalpels". Après "Le numéro 7", il publie en 2008 une sélection de ses nouvelles radiophoniques dans le recueil, "Histoires en l'air".