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[critique]
Le roman de Jean

+__ Oh mein Papa!

par Marie-Pierre Créon le 28-02-08

Jean Dréjac, cela vous dit quelque chose ? Un nom un peu suranné qui fleure bon l'avant-guerre, le music-hall, le complet rayé, le canotier et le cheveu gominé au Pento... Avez-vous déjà sifflé "Boire un petit vin blanc", vu rouler des mécaniques Yves Montand en poussant "La Chansonnette" ou écrasé une larme au cinéma en regardant Marion Cotillard interpréter en play-back "Sous le ciel de Paris" ? Jean Dréjac était un génie de la chanson française, le parolier de Piaf, Bécaud, Maurice Chevalier...

Peu connue du grand public sinon de quelques initiés, sa vie est restituée dans cette biographie écrite par son fils, Frédéric Brun, primé en 2007 par la Bourse Goncourt pour son premier roman, Perla. C'est là que les ennuis commencent. Souvent, les chemins pavés de bonnes intentions ne sont pas les meilleurs...

Construisant son récit autour de son travail de deuil accompli durant un séjour en Grèce, l'auteur brode un monologue intérieur qu'il adresse à ce père bien-aimé, tout en se consolant grâce à la sagesse des philosophes helléniques. Heureusement qu'ils sont là, ils ont réponse à tout. Malheureusement, dès les premières lignes, cette longue déclaration dédiée à l'amour filial tourne vite au Pathos : le récit reste aussi plat que le stade d'Olympie. L'ennui s'installe rapidement, causé par un trop plein de lyrisme qu'aurait même condamné le vieil Orphée. Pourtant, l'époque de papa évoquée avec un peu plus de pep's aurait été si amusante : un jeune homme débarquant fraîchement de sa province, allant faire carrière dans la capitale, ayant pour tout bagage une valise à trois sous , un habit de lumière, du culot et du talent ! Tout cela est délicieusement cliché, c'était le bon temps : Montmartre, Saint-Germain des Près, le cacheton après lequel on court, les stars en devenir ou en plein boum que l'on croise derrière un café crème : Aznavour, Grèco, Brel, Piaf, Cocteau... la bohème... la bohème... Il y avait de quoi écrire, de quoi romancer même, après tout, une biographie est souvent faite de petits mensonges sans conséquences... Mais Frédéric Brun a la même déformation que Jean-Jacques Rousseau : être précis, rester fidèle aux dates, s'accrocher aux souvenirs tangibles de son paternel, mettant sous nos yeux lettres et photos, au cas où l'on serait méfiants. Tout est bon pour ne pas trahir la figure paternelle... Alors, de la vie trépidante de papa, qui a tout de même été un des nombreux amants d'Edith Piaf, a roulé sa bosse un peu partout dans le monde, a connu une guerre, contribué à notre patrimoine culturel tout en maudissant les yé-yé, il ne reste qu'un tas insignifiant. Tout au long de cette logorrhée phrastique, on a envie de prendre l'auteur par l'épaule pour l'interpeller de façon un peu familière, " Laisse aller, Frédéric, c'est une valse ! " et de guider cette plume désespérément coincée.

Seuls les amateurs de l'intime, les nostalgiques d'une époque dépourvue de Beatles et de Cloclo sautillant se réjouiront à la lecture de cette biographie, témoignage aussi beau et inoffensif que peut l'être un bouquet de fleurs séchées.
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Fiche livre
Titre:Le roman de Jean
Auteur:Frédéric Brun
éditeur:Stock Editions
Dates:
- 2008 [1 date]
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Couverture
Couverture
Extrait
" Le brouillon d'une biographie, pour les disques Philips, m'offre davantage de précisions sur la fin de ton adolescence. A seize ans, tu donnes la réplique dans un guignol, apprends la technique des marionnettes à doigts, deviens caricaturiste chez un dénommé Gaston Gorde et assiste à ton premier spectacle de music-hall, à l'Eden. Il s'agit d'une opérette du chanteur Albert Préjean. C'est à ce moment là que tu choisis ton métier. Tu entres dans une troupe amateur qui se nomme Cinfonnia. Tu te fabrique un nom avec tes trois prénoms, Jean, André, Jacques : Jean Dréjac. Tu débutes en entonnant Y'a d'là joie et La Polka du roi. Dans une arrière-boutique, tu entends la voix de Charles Trenet. C'est un choc. Après Mireille, Jean Tranchant et Jean Nohain qui ont amorcé la révolution, le Fou chantant éclate comme une bombe de joies, de rythmes, de mélodies et fait descendre la poésie dans la rue. C'est là qu'elle te cueille au passage avec quelques autres et, sans Fleur bleue ou Pigeon vole, tu n'aurais peut-être pas eu l'envie d'écrire des chansons. Tu aimes te mettre du rouge à lèvres pour faire ‘artiste'. Tu inventes tes premières paroles sur les airs de ton ami Carminiatti, qui deviendra pus tard le clown Carmine. Après quelques petits succès régionaux, ta mère accepte de t'accompagner à Paris à la seule condition que tu reviennes à Grenoble lorsque tu auras dépensé tes économies, mille cinq cent francs de 1938. "

Bio
Frédéric Brun
Frédéric Brun
Ecrivain et éditeur de musique français né à Paris. En 2007 sort son premier roman, "Perla", suivi, un an plus tard, de "Le roman de Jean" (Stock).