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[critique]
De quoi Sarkozy est-il le nom ?

+__ Mais qui a peur d'Alain Badiou ?

par Jerôme Farssac le 19-02-08

Depuis la mort de Jacques Derrida, il est sans nul doute le philosophe français vivant le plus connu à l'étranger. Adulé sur les campus nord-américains, où il est unanimement considéré comme l'un des penseurs majeurs d'aujourd'hui, il traîne à l'inverse une réputation sulfureuse de ce côté-ci de l'Atlantique. Il faut dire que le bonhomme ne saurait laisser indifférent : héritier d'une certaine tradition selon laquelle philosophie et engagement politique vont de pair, Alain Badiou est un " intellectuel " franchement iconoclaste, à l'image de ses thèses : refus de l'humanisme comme valeur, critique de la démocratie parlementaire, défense du communisme... Dans un paysage intellectuel français passablement émasculé par le politiquement correct, un tel trublion ne manque pas de détracteurs. Pour ne parler que des avatars récents, citons Assouline sur son star-blog du Monde, Chaouat dans un " Rebonds "de Libé ou encore Duhamel dans les pages du Point. L'homme est familier -et probablement friand- de la controverse, et son nouvel opus ne faillit pas à la règle. Il lui vaut même une nouvelle étiquette, outre celle de dangereux maoïste : Badiou serait antisémite. Il est vrai que Nicolas Sarkozy y est qualifié " d'homme aux rats ". Comme celui de Freud, en fait, mais passons. Au-delà des polémiques, que trouve-t-on dans son petit texte " De quoi Sarkozy est-il le nom ? ".

On y trouve d'abord un certain art de la description qui ne s'embarrasse ni des susceptibilités, ni des circonlocutions prudentes habituelles. Et déjà, voilà une raison de le lire. La thèse de Badiou est que le Sarkozysme est un pétainisme (choisissons avec servilité de suivre les vainqueurs fussent-ils des bourreaux) ; et que ce dernier n'est que la soumission à une peur. Peur de l'étranger, de la guerre, du terrorisme, peur de l'autre, peur de la décadence de la France, peur de la peur. L'idée, si elle n'est pas nouvelle, est efficacement développée : le monde nous inquiète, choisissons de nous y soumettre plutôt que de courir le risque de nous y opposer. Et faisons-le sous l'égide triomphante d'un Sarkozy, du travail, de la patrie et d'autres fiertés adjacentes. C'est bien cette propagande que dévoile Badiou, celle qui met en avant le mérite quitte à laisser penser que l'on a que ce que l'on mérite. Si c'est la misère, mauvaise pioche mais méritée ! Cette société courant au devant de l'intérêt privé au nom de son strict rapport à l'intérêt collectif, voilà la cible de Badiou. Faire d'un individualisme avare le moteur d'un bénéfice commun, voilà la colère de Badiou.

On trouve évidemment tous les germes de la pensée communiste dans cette analyse, un communisme dont il fait l'idéologie devant s'opposer à l'idéologie consumériste et utilitariste de la politique en vigueur. Ce retour au combat idéologique est sûrement souhaitable, afin de sortir de cette sorte " d'asthénie dépressive ", de cet " où va-t-on ? " atone que les temps modernes véhiculent au bénéfice de bien peu et pour le plaisir d'encore moins. Et Badiou d'en appeler à la parole performative : au-delà de la déconstruction du système sarko et de son ontologie du profit, Badiou " propose " en huit points un programme de résistance dont les idées-force sont le courage, l'amour et l'idée qu'il n'y a qu'un seul monde pour tous...

Opposer les valeurs universelles à la valeur marchande... Certes. Il est assez difficile de contester la " hauteur " des idées avancées. Mais c'est leur possibilité même qui pose problème. La philosophie à coup de marteau de Nietzsche, celle qui fait tinter les concepts vides, est appelée à la barre... Pourquoi pas ? L'usage peut même en paraître salvateur, en ces temps obscurs de renouveau bien trouble. Au-delà des chapelles, le mérite du livre d'Alain Badiou est d'ouvrir un débat important, qui a trait à la fonction même de notre contrat social. Même s'il tourne parfois au pamphlet, il n'en demeure pas moins un brûlot rigoureux et solidement argumenté qui évite -en dépit de son titre qui laissait un peu craindre le pire- l'impasse de l'attaque Ad Nominem. Et confirme, pour ceux qui en doutaient, que Badiou, même s'il sent un peu le souffre, n'est décidemment pas le Diable.

Article co-écrit en collaboration avec Johann Vitiello.
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Fiche livre
Titre:De quoi Sarkozy est-il le nom ?
Auteur:Alain Badiou
éditeur:Nouvelles Editions Lignes
Dates:
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DR Editions Lignes
DR Editions Lignes
Extrait
" Entre nous, ce n'est pas parce qu'un président est élu que, pour des gens d'expérience comme nous, il se passe quelque chose. J'en ai assez dit sur le vote pour que vous sachiez que s'il s'est en effet passé quelque chose, on ne trouvera pas ce dont il s'agit dans le registre de la pure succession électorale. (.. .) On s'expérimente un peu aveugle, légèrement incertain, et finalement quelque peu dépressif. Oui, chers amis, je flaire dans cette salle une odeur de dépression. Je pose alors que Sarkozy à lui seul ne saurait vous déprimer, quand même ! Donc, ce qui vous déprime, c'est ce dont Sarkozy est le nom. Voilà de quoi nous retenir : la venue de ce dont Sarkozy est le nom, vous la ressentez comme un coup que cette chose vous porte, la chose probablement immonde dont le petit Sarkozy est le serviteur. "

Bio
DR
DR
Alain Badiou est un philosophe contemporain né à Rabat en 1937 ; son père, Raymond Badiou, résistant SFIO, fut maire de Toulouse de 1944 à 1958. Ancien élève de l'École Normale Supérieure (ENS), il a enseigné durant une trentaine d'années à Paris 8 (à Vincennes puis à Saint-Denis), puis à l'ENS. Il a également enseigné au Collège International de Philosophie. Il a été très influencé par Louis Althusser dans ses premiers travaux épistémologiques, et fait appel à la mathématique, seule capable, selon lui, de déployer l'ontologie. Par ailleurs, il est dramaturge, et romancier. Il dirige avec Sylvain Lazarus et Natacha Michel le mouvement " Organisation Politique ", et a longtemps codirigé avec Barbara Cassin la collection " L'ordre philosophique " aux Éditions du Seuil. Il est également membre perpétuel de l'Académie de philosophie du Brésil.
Il est l'auteur d'une oeuvre considérable, composée d'essais politiques et d'ouvrages philosophiques, mais aussi de plusieurs romans :


Philosophie
Le concept de modèle, Éditions François Maspero, Paris, 1969.
Théorie du sujet, Éditions du Seuil, 1982.
Peut-on penser la politique ?, Éditions du Seuil, 1985.
L'être et l'événement, Éditions du Seuil, 1988.
Manifeste pour la philosophie, Éditions du Seuil, 1989
Le nombre et les nombres, Éditions du Seuil, 1990
Conditions, Éditions du Seuil, 1992.
Saint Paul. La fondation de l'universalisme, PUF, Paris, 1997.
L'éthique, essai sur la conscience du mal, Hatier, Paris, 1993 (réédition Nous, Caen, 2003)
Deleuze, Hachette, 1997
Abrégé de métapolitique, Éditions du Seuil, 1998
Court traité d'ontologie provisoire, Éditions du Seuil, 1998
Petit manuel d'inesthétique, Éditions du Seuil, 1998
Logiques des mondes. L'être et l'événement 2, Éditions du Seuil, Paris, 2006.
Le concept de modèle. Introduction à une épistémologie matérialiste des mathématiques, Fayard, Paris, 2007


Essais politiques
D'un désastre obscur, Éditions de l'Aube, 1991
Circonstances, 1, Lignes & Manifeste, 2003
Circonstances, 2, Lignes & Manifeste, 2004
Circonstances, 3, Lignes & Manifeste, 2005
Le Siècle, Éditions du Seuil, Paris, 2005
De quoi Sarkozy est-il le nom? Nouvelles Éditions Lignes, 2007.

Littérature
Almagestes (1964)
Portulans (1967)
L'Écharpe rouge (1979)
Ahmed le subtil (1984)
Ahmed Philosophe, suivi de Ahmed se fâche (1995)
Les Citrouilles, une comédie (1996)
Calme bloc ici-bas (1997)