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[critique]
Le mystère du grain de blé

++_ La récolte amère

par Marie-Pierre Créon le 06-02-08

D'emblée, le lecteur est prévenu : il n'est pas aisé d'entreprendre ce deuxième opus écrit par Jean-François Rottier, amoureux des lettres depuis toujours et directeur d'une maison d'édition. L'histoire, c'est d'abord la sienne qu'il nous livre ou plutôt celle de son parcours à travers celui de sa mère, Marie-Ange. Sans pudeur, il raconte la vie de sa génitrice : dévoreuse d'hommes pétrie d'illusions, fille-mère de trois enfants à la douloureuse époque de l'après-guerre où rien n'était pardonné à ces vagabondes de l'amour, affabulatrice aguerrie dans l'art d'embellir son passé et son présent, maîtresse plus vouée au plaisir que dévouée à l'instinct maternel...

Le lecteur sera probablement choqué de voir germer dans ce grain de blé une vérité crue, celle d'une mère désacralisée, décrite jusque dans sa dérive sensuelle qui entrainera sa chute. A travers le destin pathétique de Marie-Ange qui se voulait femme libre et finit par devenir l'instrument des hommes, l'auteur tente d'expliquer ses racines, d'en comprendre les conséquences sur son existence, ainsi que celle de ses deux demi-frères, fruits d'amours saisonniers - son besoin de se trouver une identité malgré une enfance parsemée d'un bonheur en demi-teinte ou, par moment, d'une noirceur difficilement soutenable.

Non, il n'est pas aisé pour le lecteur de regarder par la lucarne cette histoire de famille qui ressemble à un parcours sur des charbons brûlants. Impossible de ne pas penser une seule fois à fermer définitivement ce livre et à réclamer un peu de répit dans cette enfance triste, prise dans l'étau d'un beau-père alcoolique et violent. Impossible encore de ne pas se sentir pris en flagrant délit de voyeurisme déplacé... une histoire si personnelle d'un personnage non public et non fictif entre les mains du moindre quidam, tout de même... Impossible encore de lâcher ce roman. On veut savoir : Marie-Ange l'impudente, la courageuse, la naïve va-t-elle s'en sortir ? Car, tout au long de ces pages, on a finit par s'attacher à force de passer par des degrés émotionnels contradictoires : on a pesté contre le Diable qui habite ce corps désirable avide de rencontres charnelles, on a haït cette mère irresponsable, on a plaint la femme des années 50 sans ressources, jugée par la société, on a partagé à la fois ses joies de l'alcôve et ses remords, là-bas, au fond d'une ferme sombre aux allures de tombeau.

Mais moins qu'un goût malsain pour le pathos, ce qui fait tenir le lecteur, c'est l'indéniable qualité d'écriture de Jean-François Rottier. Les expressions, les tournures de phrases ont l'art de captiver le lecteur. Et on relit souvent, pour le plaisir, une ligne ou deux pour admirer le placement d'un adjectif, le phrasé imagé, parfois humoristique. Outre ces atouts, l'auteur captive grâce à ses talents de conteur et arrive ainsi à faire passer ce grain de blé bien amer en bouche.

"Le mystère du grain de blé", c'est aussi l'histoire d'une quête identitaire, une bouteille jetée à la mer pour que Jean-François Rottier comprenne le petit garçon qui s'est construit sur les ruines d'une jeunesse désaxée, une fratrie autant imposée qu'éclatée. Sans pousser dans la psychologie de comptoir, il tente de donner dans la main du lecteur les pousses d'une vie éparpillée. Et de finir malgré tout sur une note optimiste bienvenue. Cependant, il faudra éviter de remettre ce livre entre les mains d'âmes trop sensibles. Et, ceux qui iront jusqu'au bout, auront par la suite une envie irrépressible de s'aérer avec des lectures plus légères, d'ajouter un peu de rose bonbon après ce parcours éprouvant...

Jean-François Rottier signe une biographie douce-amère résonnant comme un hommage vachard mais tendre à cette mère à la fois aimée et haïe. Témoignage sans concession, mise à nue émouvante et dérangeante, ce roman sera loin de laisser le lecteur indifférent.
[archive]
Fiche livre
Titre:Le mystère du grain de blé
Auteur:Jean-François Rottier
éditeur:JC Lattès
Dates:
- 2008 [1 date]
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Couverture
Couverture
Extrait
Dès l'automne 1950, alors qu'Haroun Tazzieff révélait aux français la vie secrète des volcans, elle s'assit dans la micheline de Céaucé pour gagner Paris. Capitale inconnue, audacieuse, atmosphère sans odeur de purin, de fumier, de pommes putréfiées, Paris l'altière l'attendait, ses avenues grands ouvertes, son tumulte et son souffle chaud prêts à la ranimer.

Non loin de Montparnasse, Marie-Ange s'installa dans un petit hôtel, rue de Rennes.

Elle trouva aussitôt à ces Bretons hybrides un air plus dégourdi. Ils avaient le teint moins rougeaud, ils s'activaient, s'agitaient, à l'opposé de leurs cousins ruraux pétrifiés à jamais. Dans le café en forme de banane, au pied de l'hôtel, elle savoura le vacarme, les palabres, les allées et venues, les invectives entre habitués et n'eut aucun mal à lier conversation dès lors qu'elle leur annonçât ses origines du Domfrontais, à quelques encablures de l'Ille et Vilaine. Munie de son pécule en poche, elle se sentait libre comme une vacancière.

Alice au pays des merveilles, les oreilles pénétrée de chants, de musiques disparates, elle rattrapait le temps gâché. Boulimique, éblouie, elle sillonna les arrondissements dans le désordre de convoitises spontanées. Elle vivait une seconde naissance, quittait un ventre de mélasse et explosait comme la fusée multicolore d'un feu d'artifice. Elle abandonnait pour toujours les vareuses de coton brun, les bérets avachis, les casquettes salies, le patois, les sabots, les bottes boueuses, les odeurs animales. Elle découvrait les couleurs, les langues étrangères, les accents de quartiers, le brouhaha, la beauté, l'assurance des passants, le vertige, le mouvement frénétique. Personne ne la remarquait, ne la jugeait, ne l'importunait.
Enfin seule, elle pouvait rire en toute impunité, grimacer à la ronde, s'extasier, rêver, elle était libre. Le cauchemar de l'épicerie s'effaçait, sa famille s'estompait sous les revers d'un univers enfoui. Personne ne lui mettait la main aux fesses ou ne plongeait un regard brillant dans son corsage déboutonné.

Bio
Jean-François Rottier
Jean-François Rottier
Romancier, il vit à Fécamp, dont il est un important acteur social.

En 2001, il a signé son premier roman, "Le fantôme de Saint Waast", suivi, en 2008, de "Le mystère du grain de blé".