Dès l'automne 1950, alors qu'Haroun Tazzieff révélait aux français la vie secrète des volcans, elle s'assit dans la micheline de Céaucé pour gagner Paris. Capitale inconnue, audacieuse, atmosphère sans odeur de purin, de fumier, de pommes putréfiées, Paris l'altière l'attendait, ses avenues grands ouvertes, son tumulte et son souffle chaud prêts à la ranimer.
Non loin de Montparnasse, Marie-Ange s'installa dans un petit hôtel, rue de Rennes.
Elle trouva aussitôt à ces Bretons hybrides un air plus dégourdi. Ils avaient le teint moins rougeaud, ils s'activaient, s'agitaient, à l'opposé de leurs cousins ruraux pétrifiés à jamais. Dans le café en forme de banane, au pied de l'hôtel, elle savoura le vacarme, les palabres, les allées et venues, les invectives entre habitués et n'eut aucun mal à lier conversation dès lors qu'elle leur annonçât ses origines du Domfrontais, à quelques encablures de l'Ille et Vilaine. Munie de son pécule en poche, elle se sentait libre comme une vacancière.
Alice au pays des merveilles, les oreilles pénétrée de chants, de musiques disparates, elle rattrapait le temps gâché. Boulimique, éblouie, elle sillonna les arrondissements dans le désordre de convoitises spontanées. Elle vivait une seconde naissance, quittait un ventre de mélasse et explosait comme la fusée multicolore d'un feu d'artifice. Elle abandonnait pour toujours les vareuses de coton brun, les bérets avachis, les casquettes salies, le patois, les sabots, les bottes boueuses, les odeurs animales. Elle découvrait les couleurs, les langues étrangères, les accents de quartiers, le brouhaha, la beauté, l'assurance des passants, le vertige, le mouvement frénétique. Personne ne la remarquait, ne la jugeait, ne l'importunait.
Enfin seule, elle pouvait rire en toute impunité, grimacer à la ronde, s'extasier, rêver, elle était libre. Le cauchemar de l'épicerie s'effaçait, sa famille s'estompait sous les revers d'un univers enfoui. Personne ne lui mettait la main aux fesses ou ne plongeait un regard brillant dans son corsage déboutonné.