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[critique]
Ni d'Eve ni d'Adam

++_ Quand Amélie est amoureuse

par Anne Eyrolle le 16-07-07

Ca donne quoi, quand Amélie est amoureuse? On sait ce qu'il en est quand Amélie a très peur -elle s'accroche à l'enfance et à sa soeur aînée Juliette (lire "Métaphysique des tubes"). On connaît sa maladresse handicapante quand Amélie est au travail (lire ou voir "Stupeur et tremblements"). On n'ignore rien de son penchant pour la provocation et l'excentricité quand Amélie est médiatisée (les interviews coulent à flot sur la toile pour en témoigner). Mais elle qui nous a habitué à dessiner les relations humaines dans ce qu'elles ont de plus violent, que fait-elle de l'amour? Quand Amélie parle d'une aventure suffisamment marquante pour faire l'objet d'un de ses livres seize ans après les faits, qu'est-ce qui se passe?

De jolies choses, simples et tranquilles: de belles balades, de délicieux repas, de riches discussions sans prétention, des regards attendris, des silences compréhensifs. Et puis des lâchetés, de fausses excuses, des fuites, de la solitude, de l'égoïsme aussi. Quand Amélie est amoureuse, il se passe tout ce que l'on connaît déjà. Sinon qu'il nous manque les mots pour le dire. Les formules pour le re-sentir. Amélie Nothomb a la mémoire des émotions intacte et vive. Son écriture en vibre, en toute sincérité, quoique pudiquement. Ici pas de sexe décrit, pas d'orgasme couché sur le papier. Les confidences humides sur les oreillers rechauffés, ce n'est décidemment pas le genre de la Nothomb. Elle est discrète, l'air de rien, la fille au grand chapeau et aux lèvres rubicondes.

Les sentiments existent, elle les a raconté. Calmes, doux, cependant. Il faut dire qu'à ce garçon amoureux, Amélie a donné moins de passion que de tendresse et d'amitié. Le jeune japonais de bonne famille qu'elle raconte est attentif et sage, assez singulier aussi :de quoi mériter ce bel hommage, rendu, des années plus tard. La littérature devrait-elle ne se souvenir que des histoires d'amour passionnelles et déchirantes? Amélie Nothomb ose élever au rang de roman une relation sans effusion de larmes et c'est délicieux. Inattendu? Peut-être pas, finalement. Avec elle, en elle, sur la passion de l'âme c'est sinon la raison, du moins l'esprit qui toujours l'emporte. Tout part de lui, d'ailleurs : à défaut de coup de foudre, la relation commence sur un contrat d'apprentissage -Amélie veut apprendre le Japonais, Rinri le Français. Elle se terminera après un quiproquo, autre jeu de l'esprit, avant d'ultimes retrouvailles signées d'une parole digne d'un grand sage. Les mots, encore : même pour parler d'amour, Amélie n'en fait qu'à sa tête.

Quand Amélie est amoureuse, cela donne du très bon Nothomb, en somme. De celle qui écrit bien parce que juste, sans manière et sincère. De celle qui transmet ce qu'elle a sans doute de plus agréable : drôlerie, pertinence, sensibilité mal camouflée. On n'est jamais autant aimable que quand on aime, c'est bien connu.
[archive]
Fiche livre
Titre:Ni d'Eve ni d'Adam
Auteur:Amélie Nothomb
éditeur:Albin Michel [7]
Dates:
- 2007 [1 date]
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Couverture
Couverture
Extrait
Le moyen le plus efficace d'apprendre le japonais me parut d'enseigner le français. Au supermarché, je laissai une petite annonce: "Cours particuliers de français, prix intéressant".
Le téléphone sonna le soir même. Rendez-vous fut pris pour le lendemain, dans un café d'Omote-Sando. Je ne compris rien à son nom, lui non plus au mien. En raccrochant, je me rendis compte que je ne savais pas à quoi je le reconnaîtrais, lui non plus. Et comme je n'avais pas eu la présence d'esprit de lui demander son numéro, cela n'allait pas s'arranger. "Il me rappellera peut-être pour ce motif", pensai-je.
Il ne me rappela pas. La voix m'avait semblé jeune. Cela ne m'aiderait pas beaucoup. La jeunesse ne manquait pas à Tokyo, en 1989. A plus forte raison dans ce café d'Omote-Sando, le 26 janvier, vers quinze heures.
Je n'étais pas la seule étrangère, loin s'en fallait. Pourtant, il marcha vers moi sans hésiter.
- Vous êtes le professeur de français?
- Comment le savez-vous?
Il haussa les épaules. Très raide, il s'assit et se tut. Je compris que j'étais le professeur et que c'était à moi de m'occuper de lui. Je posai des questions et appris qu'il avait vingt ans, qu'il s'appelait Rinri et qu'il étudiait le français à l'université. Il apprit que j'avais vingt et un ans, que je m'appelais Amélie et que j'étudiais le japonais. Il ne comprit pas ma nationalité. J'avais l'habitude.
- A partir de maintenant, nous n'avons plus le droit de parler anglais, dis-je.
Je conversai en français afin de connaître son niveau: il se révéla consternant. Le plus grave était sa prononciation: si je n'avais pas su que Rinri me parlait français, j'aurais cru avoir affaire à un très mauvais débutant en chinois. Son vocabulaire languissait, sa syntaxe reproduisait mal celle de l'anglais qui semblait pourtant son absurde référence. Or il était en troisième année d'étude du français, à l'université. J'eus la confirmation de la défaite absolue de l'enseignement des langues au Japon. A un tel degré, cela ne pouvait même plus s'appeler de l'insularité.

Bio
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Ecrivain Belge de langue Française, née en 1967 à Kobé au Japon.
Fille de l'ambassadeur de Belgique, elle a vécu entre autres, au Japon, en Chine, au Laos, en Birmanie, aux Etats-Unis...
Agrégée de lettres de l'Université de Bruxelles, elle retourne au Japon où elle est née et travaille quelques temps dans une entreprise. De cette expérience, naît "Stupeur et tremblements", roman qu'elle publie en 1999.
Cest dès 1992 qu'elle s'impose en litérature, avec "Hygiène de l'assassin". Succès immédiat et fulgurant.
Depuis, avec un roman par an, elle est l'une des auteurs les plus attendues de chaque rentrée littéraire. Son dernier roman, "Ni d'Eve ni d'Adam", vient compléter "Stupeur et tremblements" en relatant son aventure amoureuse vécue lors de cette année nippone.