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[critique]
L'âge d'or de l'Inde classique

+__ L'Empire de la Sérénité

par Jerôme Farssac le 07-04-07

Pour une fois, si vous le permettez, je vais vous raconter un peu ma vie. Pour ma première rencontre avec les statues de grès rose ou ocre exposées au Grand Palais depuis le 4 avril, j'ai eu la malheureuse idée de choisir le soir de l'inauguration officielle. Une foule compacte d'apparatchiks de la culture, de VIPs et d'officiels s'y pressait, bavarde, bruyante et indisciplinée. Au total, pressé, harcelé, bousculé, j'étais sorti de l'exposition furieux et déçu par ce que j'avais perçu comme une succession ennuyeuse et incompréhensible de Bouddhas quasi-identiques. Frustré de ne pas avoir vécu le moment d'exception que j'espérais. La mariée paraissait pourtant fort belle de loin -110 pièces supposément merveilleuses et uniques prêtées par les plus grands musées indiens et jamais vue en Europe auparavant- mais se révélait à l'usage une souillon mal attifée. Un sentiment bizarre de rendez-vous manqué m'a poussé à retenter ma chance un matin peu après, à l'ouverture. Parmi les gens " normaux ", aussi silencieux, calmes et respectueux des oeuvres que les supposées élites étaient agitées et têtes à claques, la magie a opéré. La rencontre avec le panthéon des Gupta a enfin eu lieu. J'aurais pu me douter qu'un vernissage snob n'était pas le moment idéal pour faire connaissance. Car chez les Gupta, le maître mot est sérénité. Une sérénité joyeuse, tendre, surtout pas figée ou intimidante, mais sérénité tout de même. Une ambiance idoine s'imposait pour apprivoiser cet univers dont les canons de représentation sont si radicalement différents des nôtres. Pour s'attarder longuement sur les détails si signifiants, les subtiles variations pleines de sens.

Comme c'est souvent le cas pour les familles royales de l'histoire -passablement mouvementée- du sous-continent indien, les origines de la dynastie des Gupta demeurent quelque peu obscures. C'est ainsi que naissent les mythes. D'eux, on sait tout de même qu'ils vinrent du Nord, de l'Uttar Pradesh ou du Bihâr, et qu'à la faveur de l'effondrement de l'empire des Kushana, à la fin du IIIe siècle après J-C, ils se hissèrent jusqu'au pouvoir et parvinrent à constituer un immense empire, qui s'étendait à son apogée sur l'ensemble de l'Inde septentrionale. Vous me rétorquerez : et alors ? L'histoire de ce pays monde qu'est l'Inde est une épopée furieuse et interminable, une théorie de grandeurs et de décadences, une débauche d'éternels recommencements. Les Gupta n'auraient pu être qu'une dynastie parmi tant d'autres, au final anonyme et sans grand intérêt.

Sauf que pas du tout. Si le nom de ce petit clan est parvenu jusqu'à nous -alors que ceux de tant d'autres maisons prestigieuses ont sombré dans l'oubli- ce n'est pas par hasard. C'est tout simplement parce qu'il parvint à bâtir une culture unique aujourd'hui considérée comme l'apogée de la civilisation indienne classique. Un âge d'or qui vit s'épanouir sciences, littérature et art. Un Empire pacifique, tolérant et raffiné, qui dura 200 ans à peine, du IVe au VIe siècle après J-C. Un souffle au regard de l'histoire plusieurs fois millénaire de l'Inde. Un songe enchanté dont les réminiscences et la postérité glorieuses conjurent sa brièveté et sont à porter au crédit de l'humanité toute entière.

Dès sa constitution, cette civilisation pas comme les autres portait en elle les germes et de son immortalité et de sa déchéance. Un empire paradoxal, car bâti par habileté politique et non par le feu et le sang, et fondé sur un respect total des diverses identités et des divers cultes -hindouiste et bouddhiste- qui le composaient. Un empire fragile comme la grâce, qui s'effondrera vers la fin du Ve siècle sous les coups des invasions des Huns Hephtalites. Un empire immortel qui est la matrice et l'étalon de tout l'art indien à venir, et dont le rayonnement allait s'étendre au fil des siècles dans toute l'Asie, du Sri Lanka au Népal, de la Thaïlande à l'Afghanistan.

L'exposition décline en trois temps et en trois salles l'esthétique Gupta, qui comptait deux principaux foyers de création, deux " écoles ": les villes de Mathura et de Sarnath, proches de l'actuelle Delhi. Chacune a droit à une salle spécifique. Grès rose pour les monumentales statues de Mathura aux traits fins, parées d'aériennes tuniques plissées et couronnées de diadèmes fleuris. Grès jaune pour celles de Sarnath, plus délicates et épurées, toutes en intériorité. Terre cuite enfin pour la dernière salle, peut-être la plus attachante, où les sujets mythologiques cèdent la place à des scénettes d'une veine profane, et où des personnages cocasses ou amoureux envahissent des tableaux en haut-relief tirés du Mahrabata et du Ramayana. Le gentil Ganesh, divinité éléphant débonnaire, conclut l'exposition sous la forme de cinq statuettes de schiste vert. Au fil de ce découpage chronologique, le visage des Guptas se laisse envisager sans rien imposer : celui d'une civilisation qui préférait Vishnou, incarnation du soleil et de la vie, au cruel Shiva, divinité de la destruction et du chaos.

Quelques bémols s'imposent toutefois : trois salles pour 110 sculptures, c'est trop peu, et les statues absolument somptueuses manquent de fait d'espace pour s'exprimer et nous parler. Un peu trop d'affluence et c'est la catastrophe. Un tel festival de merveilles aurait mérité un espace monumental à sa démesure, ce que suggère justement la scénographie qui les dépose sur des cubes immaculés sans aller jusqu'au bout de cette logique. Et quelques fautes de goût invraisemblables sont à noter : pourquoi ces reproductions photographiques vulgaires et médiocres de fresques retrouvées dans un temple oublié au fond de la jungle ? Si on ne peut avoir les originaux sous les cimaises du Grand Palais, à quoi bon afficher des succédanés de piètre qualité iconographique ? Et pourquoi condamner le visiteur à terminer sa visite par un passage obligé par la boutique du musée ? On se serait volontiers passé de cette touche finale mercantiliste.

" Gupta ", en sanskrit, signifie " secret ". C'est tout le pari de cette exposition ambitieuse que de le lever, et de faire découvrir cette civilisation méconnue de l'occident. Et ce pari, malgré des faux-pas, est réussi. Le message que nous adresse les doux Bouddhas paraît à méditer d'urgence, comme nous le rappelle la carte étrange de l'entrée qui montre un sous-continent indien dépourvu de frontière. Diplomatie oblige : l'héritage des Gupta fait l'objet d'un âpre combat en légitimité entre l'Inde et le Pakistan. Les deux frères ennemis -accessoirement puissances atomiques- engendrés par la partition d'un autre empire, britannique celui-la, se revendiquent chacun comme l'héritier exclusif des pacifiques empereurs Gupta. Leur leçon de tolérance, au coeur même du pays immense qui les a engendrés et qui glisse progressivement depuis des décennies vers une guerre fratricide aussi absurde que potentiellement cataclysmique, semble plus que jamais d'actualité.
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Fiche
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Tîrthankara/ grès rose/ Ve siècle/ RMN
Tîrthankara/ grès rose/ Ve siècle/ RMN
Buddha / Grès ocre / Ve siècle / RMN
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Ganesha / Schiste vert / Ve siècle / RMN
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Tête de Buddha / Grès rose / Ve siècle / RMN
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Tête de Buddha / Grès ocre / Ve siècle / RMN
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