Nine Finger parle du Darfour et des enfants-soldats. J'ai brièvement levé les yeux au ciel, je l'avoue honteusement. Un nouveau pensum sur la condition humaine le lendemain de "Il Penseroso" à l'Opéra de Paris, ça fait beaucoup. Et puis j'ai repris mes esprits. Après tout l'exercice consiste seulement à asseoir confortablement son derrière dans le joli théâtre des Abesses pendant 70 minutes, et à écouter ce que trois artistes (dont deux sur scène) ont préparé sur le sujet. Il n'y aura pas mort d'homme. Au mieux quelqu'un de différent à la sortie, renseigné sur les horreurs d'un génocide contemporain et décidé à agir. Dans un monde idéal ça fonctionnerait ainsi.
Dans la réalité c'est une autre affaire. Le politique en art est d'autant plus efficace qu'il se fond dans la matière même de ce qui constitue un spectacle. Ne pas oublier de raconter une histoire, avec un début, un milieu, une fin. Ça paraît con. Les faits les plus atroces ne dispensent pas l'artiste du récit dramatique. De ses premiers balbutiements à son dernier souffle l'homo sapiens aime les histoires. Réelles, farfelues, improbables, animaux qui parlent, vie d'une feuille morte, tout à le pouvoir de nous intéresser. Une histoire bien racontée peut être un voyage sans retour, une raison de vivre trouvée, un foyer inextinguible d'énergie. La scène est plus moyen de transport que lieu d'installation.
Les créateurs de Nine Finger évitent de justesse ce travers en s'attachant au récit imaginaire d'un enfant-soldat, texte en anglais naïf de l'auteur Nigérian Uzodinma Iweala. Avec trois fois rien sur scène, carton, vieux matelas, sac poubelle, deux artistes font entendre la voix intérieure de l'enfant monstre et martyr, enfermé dans l'horreur qu'il subit et produit. Le travail corporel de Benjamin Verdonck est brutal, violent, âpre. Il utilise sa partenaire Fumiyo Ikeda, véritable danseuse, comme la pâte à modeler d'un cauchemar éveillé. Des coups assénés, des corps désarticulés, projetés, le sol utilisé comme partenaire, l'illusion chorégraphique fonctionne. L'engagement est total au plan vocal aussi. Ce sont des cris, amplifiés par un micro devenu arme, objet de torture et supplicié à son tour. Un spectacle généreux mais trop inégal. Les temps de respiration, nécessaires par le rythme imposé, sont mal utilisés et l'énergie retombe au lieu d'être rattrapée par l'émotion. A force de brutalité les enchaînements sont négligés. On sent le public flotter, se demander où est le spectacle. Certains, partent, et sans doute pas les moins avertis.
Le récit est trop ténu, il peine à exister face à la volonté de démontrer, représenter, dénoncer. C'est un projet intéressant, mais cela reste un projet, livré brut au monde avec cette volonté implicite de nous faire baisser les yeux. Le but de ces artiste semble justement de faire sortir des gens de la salle, signe que l'insoutenable est atteint et leur mission accomplie. Par cette attitude, même inconsciente, ils renoncent à convaincre.