Identification
[critique]
L'insensible déchirure

+__ Résilience des corps

par Louis-David Mitterrand le 03-04-07

Je m'attendais à bien pire. En lisant les intentions j'avais eu très peur. Daniel Dobbels, le chorégraphe, écrit: "une danse ne peut pas ne pas prendre en compte et détourner les coups sans appel de l'Histoire pour maintenir ouvert un espacement étranger aux formes mortelles d'un système qui ne peut qu'aliéner le moindre geste". Déjà là tu te demandes, dirait Coluche, est-ce que le même mec qui écrit une phrase pareille va pouvoir faire germer une simple émotion sur scène? La réponse est oui. Au noir final, mes mains ont applaudi sans que je décide rien.

C'est un spectacle très froid qui finit par tenir chaud. Le geste et lent mais long en bouche. Epuisé par le décodage d'un supposé contenu, le spectateur met son cerveau en berne et entre dans l'hypnose des itérations. Ne pas parler du spectacle avant d'avoir laissé passer au moins douze bonnes heures, devrait figurer sur la notice. Tout commence dans un silence immaculé, presque gênant, une panne de son? Non. Les danseurs émergent du néant sur un plateau nu, esquissent à deux quelques pas de tango, comme les restes désarticulés d'une civilisation. Aucune expression sur le visage, regard fixe, chacun devient l'engrenage macabre d'une machine vouée à la destruction du sens, au labour lancinant des ruines de leur humanité. Ici pas de limite d'âge, pas de date de péremption sur le corps du danseur. On n'est pas dans la performance, le grand fouetté n'a plus cours dans ce passé du futur. Etre debout, avoir un corps, suffisent. Small steps.

Donc ça finit par fonctionner, contre toute attente et puissamment, mais avec pas mal de retard à l'allumage. C'est bien dommage. Certains partent avant la fin, exaspérés par le carcan intellectuel imposé aux danseurs. Heureusement, la chair et le mouvement triomphent, mais uniquement de haute lutte et de justesse. Le thème entier du ballet est consacré (je vous le donne Emile) à la Shoah. La bande son vient lourdement nous le rappeler à chaque instant: Survivant de Varsovie, In the Name of the Holocaust, Chants juifs, etc. Est-ce rendre un juste hommage à ses martyrs, que d'exploiter la Shoah à tout bout de champs dans des spectacles en quête de solennité? Ce ballet m'en fait douter, tant il faillit être sa propre victime. Un monceau de sérieux ne parvient pas à étouffer la danse, éternelle. En soi c'est une bonne nouvelle.
[archive]
Fiche danse
Titre:L'insensible déchirure
Chorégraphe:Daniel Dobbels
Dates:
Forum:Soyez le premier à donner votre avis
L'insensible déchirure
L'insensible déchirure
L'insensible déchirure 2
L'insensible déchirure 2