L'affiche attire, irrémédiablement. Ce titre vaguement enfantin affirmé sur le visage fermé de Kristin Scott Thomas. Il a fallu attendre qu'un écrivain se mette à la réalisation pour que cette immense actrice retrouve enfin un premier rôle. Et si cela ne suffisait pas, le nom d'Elsa Zylberstein apparaît sur l'affiche. Unir le feu et la glace par un lien sororal: encore une brillante idée d'écrivain doué.
Mais peut-être aurait-il dû en rester à l'écriture. Le procédé narratif de ce premier film aurait sans doute sis à un roman voué à des ventes par centaines de milliers. L'étirement du temps, par exemple : efficace en littérature puisqu'il s'accompagne de descriptions et permet une mise en situation et la création d'une atmosphère, il est beaucoup plus difficile à manier avec l'image qui en dit très vite beaucoup trop pour supporter les retards d'annonce. Appuyer les silences, disséminer les révélations par bribes : quand ils ne sont pas servis par une réalisation nerveuse ou quelque peu créative, ces subterfuges sonnent rapidement faux à l'écran. Puis quel temps perdu! Il faut attendre une quinzaine de minutes pour comprendre que si Juliette (Kristin Scott Thomas) n'avait pas vu Léa (Elsa Zylberstein) depuis 15 ans c'est qu'elle était en prison. Un quart d'heure de plus pour apprendre qu'elle y était pour le meurtre de son fils. Et encore plus d'une heure pour avoir l'explication de ce matricide commis par une femme si belle et brillante. Les révélations successives sont minimes et finalement lâchées en toute désinvolture, mais pour Philippe Claudel, elles sont essentielles: pour preuve, le dossier de presse ne doit être remis qu'à la fin de la projection, afin que le journaliste découvre au fil de l'image la surprise du "secret de Juliette". Mais, à moins d'être un thriller haletant, un film est censé reposer sur autre chose que le dénouement. Surtout lorsque celui-ci se révèle aussi peu surprenant, ultime dégoulinage de pathos.
La caméra est maniée avec la même maladresse déguisée en fine stratégie: du très gros plan à tours de bras, sur des bouches, des regards ou des pieds. En quête d'émotions fortes, Claudel n'a peur d'aucun abus. Y compris - et c'est moins pardonnable- dans la langue. La faiblesse du scénario est appuyée par des dialogues mous, convenus, pétris de clichés: "La mort d'un enfant est la pire des prisons", "il y a des vérités qu'il vaut mieux ne pas savoir" et autres phrases toutes faites qui s'écoutent clamer, dignes d'un écrivaillon que Philippe Claudel n'est pas.
Les personnages pâtissent inévitablement de l'absence totale de profondeur et de finesse. Chacun est réduit à un seul trait de caractère choisi sans surprise : dans la famille Fontaine (c'est leur nom -la métaphore aquatique file grossièrement tout le long du film) Léa (Elsa Zylberstein) coule à flot, quand Juliette (Kristin Scot Thomas) fait la pierre, impassible, mutique et de temps en temps explosive. C'est la bouleversée face à la bouleversante, parfois la pleurnicharde face à la criarde, mais toujours sans nuances. La faute non aux actrices (KST arrive malgré tout à tirer son épingle du jeu) mais à une direction d'acteur terriblement simpliste. En harmonie avec l'ensemble. Serge Hazanavicus est le mari grognon, fan de foot et de ses potes, puis il y a le grand-père (Jean-Claude Arnaud), sénile, muet, tout sourire, enfermé parmi les livres, le papy idéal auprès duquel on aime à se réfugier quand il fait froid ou triste. Même si une brève rencontre à l'hôpital avec la mère devenue Alzheimer insuffle un brin d'émotion vraie, la série de portraits est généralement bâclée. On passera sur les personnages secondaires, comme le flic dépressif si peu crédible dans son abandon immédiat à la confidence, ou comme Michel (un faux air de Philippe Claudel jusque dans la carrière et les goûts littéraires), le copain gentil, cultivé et fin psychologue, qui a eu sa dose de malheurs dont il ne parle pas, parce qu'il est poli et discret. Puis les copains vraiment pas fins comme celui-là qui, par une sympathique soirée à la campagne, exige de la pauvre Juliette qu'elle passe aux aveux... Une scène piètrement symbolique d'un film où, à insister sur la corde sensible, l'indélicatesse frôle la grossièreté et l'indécence.