Quand Nazneen quitte son pays le Bangladesh pour le quartier londonien de Brick Lane où un indien auquel elle a été promise l'attend, elle sort à peine de l'enfance et de ses jeux partagés avec sa soeur dans le village où leur mère s'est suicidée. Les briques rouges et les couloirs tristes de la cité, la diversité culturelle du voisinage et les milliers de kilomètres qui la séparent de son pays natal ne suffisent pas à lui faire oublier son passé. Même si elle s'efforce d'être une gentille épouse et une bonne mère, Nazneen vit au rythme de la nostalgie et dans l'attente des lettres régulières de sa soeur. Puis, il y a cette voisine qui lui propose de gagner quelques sous en cousant des jeans, et surtout, il y a ce jeune homme, Karim, qui lui rend régulièrement visite. Lentement, progressivement, Nazneen s'ouvre à elle-même, à la féminité et à un certain sens de la liberté.
Ce premier film est une magnifique surprise. La jeune Sarah Gavron réalise une oeuvre sociale avec une délicatesse et une profondeur exemplaires. L'immersion dans le quotidien de ces immigrés bengalis sonne toujours juste et prend une valeur informative. Même si l'on peut regretter de ne jamais avoir de vision plus large du quartier et de la ville, Sarah Gavron propose malgré tout une ouverture sur le monde, en inscrivant le récit sur fond de 11 septembre.
Les amateurs du livre dont est tiré le film reprocheront peut-être à la réalisatrice et à la scénariste de s'être concentrées sur quelques années d'une vie qui occupe en réalité tout un roman. Mais ce choix se défend, en ce qu'il ne limite pas les champs explorés par l'oeuvre. Sarah Gavron ne se prend pas pour Ken Loach : si "Rendez-vous à Brick Lane" est un drame social, il est en même temps une oeuvre pétrie de romantisme -sorte de Bollywood à l'anglaise. Sans jamais sombrer dans le cliché, la réalisatrice explore à la fois les questions du statut des immigrés partagés entre le désir d'appartenir à leur pays d'accueil et celui de retourner "au pays", des différences d'intégration entre les générations, mais aussi de l'après-11 septembre, la montée des extrémismes, ainsi que celles de la féminité, de l'éveil à la sensualité et de l'affirmation de soi, de ce qui fonde le véritable amour... Sarah Gavron relève le lourd défi d'aborder toutes ces thématiques très diverses sans en bâcler aucune. Même si, de toute évidence, c'est celle de la féminité naissante qui l'inspire le plus, tandis que la question de la radicalisation religieuse reste au second plan...
Les personnages existent tous pleinement, dans la nuance, la profondeur, et "l'authenticité" comme le dit l'héroïne. Le mérite en revient notamment aux comédiens : bouleversante, Tannishtha Chatterjee sait faire de son rôle de femme effacée peu à peu révélée à elle-même une allégorie de la libération de la femme. A ses côtés, Satish Kaushik parvient à finement développer les aspects attachants et intelligents de son personnage de mari fat et un peu lâche. On ne peut qu'être touché, aussi, par les prestations de Christopher Simpson, dans le rôle de l'amant Karim, et surtout de Naeema Begum, dans le rôle de la fille aînée, symbole d'une génération d'enfants d'immigrés, sans nostalgie pour un pays dont elle ne connaît rien. Ce personnage secondaire de l'adolescente joue en réalité un rôle fondamental dans l'épanouissement de la mère, en osant porter la voix de l'indépendance vis -à-vis des hommes et des traditions. Les deux comédiennes jouent brillamment cette complicité. Et, là encore, tout en délicatesse.