Après l'excellent "Mystic River", l'inoubliable "Gone baby Gone" : pas le même réalisateur, mais la même plume, tout simplement exceptionnelle : celle de Dennis Lehane. A 41 ans, cet américain de Boston s'impose comme l'un des auteurs de policier les plus doués de sa génération. C'est le roi du rebond, le maître de l'intrigue qui n'en finit pas de dérouler ses fils tordus mais solides. Et l'artiste est portraitiste, un génial observateur et créateur de personnages plus vrais que nature. La nature humaine, justement : l'américain la met à l'épreuve des pires dilemnes, des plus intolérables violences ou injustices, et la dissèque. Diagnostic : pas de manichéisme, mais des doutes, des déchirements, et des engagements fragiles...
Comme pour "Mystic River", avec "Gone baby gone", Dennis Lehane s'intéresse à une affaire d'enlèvement d'enfant (avant d'écrire, l'homme a été, un temps, éducateur auprès d'enfants maltraités, ça laisse des traces). Boston, les bas quartiers résidentiels, une petite fille a disparue. La police patine, la mère est trop paumée et droguée pour être sincère, la tante est trop inquiète et maternelle pour laisser l'affaire traîner. Elle recrute un couple de détectives, Patrick Kenzie (Casey Affleck) et Angie Gennaro (Michelle Monaghan). Ils ont la cinquantaine à eux deux, le charisme d'un ado acnéïque et l'énergie d'une huître, mais au moins, ils sont du quartier, ils connaissent tout le monde et personne ne se méfie d'eux.
Deux tourtereaux en pull à capuche prêts à battre des esquadrons de vieux flics sur leur terrain, de la larme arrachée par la photo encadrée d'une fillette aux boucles blondes... Cà peut inquiéter. Pas longtemps. Ben Affleck plonge dans le Boston ambigû qu'il connaît au moins aussi bien que Dennis Lehane, et le choc est garanti, violence et équivocité à l'honneur.
De toute évidence, Ben Affleck, s'est révélé à lui-même sa véritable passion: filmer. Regarder et montrer. Regarder sa ville, loin de ses facades en verre, dans ses rues grisâtres aux poubelles ordonnées sur les trottoirs cendriers, au fond des cages d'escaliers mal éclairées ou derrière les grilles de garages rabaissées. Regarder les gens. La belle gueule aime les tronches : les obèses, les tordus, les droguées, les trop maquillées, les mal rasés... Pas de second rôle, que des trognes de premier plan.
Mais surtout, ce que Ben Affleck montre le mieux, c'est le flou, le flottant. Ces instants hésitants, quand l'intrigue cousue de fils fins soudain chancelle, prête à tout entraîner de l'autre côté. Ces personnages qui contrôlent si bien la situation jusqu'au moment où... Et ceux qui au contraire, ne se maîtrisent jamais tout à fait, incertains, mal déterminés. C'est le cas de Patrick Kenzie/Casey Affleck. L'air adulescent, la voix trop haute et le sweat shirt trop stylé pour être crédible, il avance, comme embarrassé par son orgueil de jeune coq qui veut réussir et ses hautes prétentions morales, et il s'enfonce peu à peu dans l'autre réalité du décor. Toujours vague et irrésolu. Sous l'oeil de son grand frère, Casey Affleck devient à la fois agaçant et attachant. Un contre-modèle auquel on ne peut pourtant que s'identifier : et moi, si j'étais à sa place, qu'est-ce que je ferais ? Plus l'intrigue avance, plus la question s'acharne. Passées les premières impressions, le comédien est plus que jamais à sa place dans ce rôle. Tout le casting est, dans l'ensemble, remarquable : Amy Ryan fait de son personnage secondaire de mère droguée une de ces paumées égoïstes qu'on regrette un instant d'avoir détesté, avant de les mépriser à nouveau; Ed Harris, flic pas si net, offre notamment une des scènes les plus lumineuses du film -celle des confidences arrosées; et l'allure débonnaire de Morgan Freeman accentue finalement le trouble et la gravité du récit.
Pour ses premiers pas de réalisateur, Ben Affleck n'a pas choisi le polar le plus médiocre, on l'a dit. Mais de ce roman écrit au fil de rasoir, il aurait pu faire un massacre de bons sentiments et de dualisme : la confrontation entre le Bien et le Mal, qu'il a choisi d'intensifier par rapport au livre, est abordée par une caméra subjective et fluctuante capable d'éviter tous les clichés. Longue vie à cette caméra-là.