La vie intérieure de Paul Auster c'est un peu l'histoire de la grenouille et du boeuf : longtemps, Paul a été une grenouille littéraire -une bonne grosse grenouille, il faut le dire, dont la brillante trilogie newyorkaise avait de quoi faire pâlir d'envie plus d'une reinette. Mais un jour, il a décidé que ce succès ne lui suffisait pas et qu'il allait devenir un boeuf cinéaste. Sûr de lui mais pas inconscient pour autant, il a débuté comme co-scénariste pour "Smoke" et "Brooklyn Boogie". La petite bête a presque fait illusion, planquée derrière des comédiens immenses. Mais très vite, il y a eu une première réalisation, "The Bridge". Heureusement pour lui, il a été à peu près le seul à traverser ce pont branlant; ni vu ni connu, le mauvais film a vite été oublié comme on ferme les yeux sur une triste erreur de parcours. Mais loin de s'essouffler, Paul Auster nous revient plus gonflé que jamais avec " La vie intérieure de Martin Frost ".
Martin Frost est un écrivain célèbre (tiens donc?!) qui ayant tout juste terminer un roman décide d'aller se reposer seul à la campagne dans une maison que des amis lui prêtent. Mais au petit matin, il découvre une femme allongée dans le lit à ses côtés. Non seulement elle est belle et seule, elle aussi, mais cette fan de la première heure sait absolument tout de lui. Qui est elle? La femme de ses rêves? Il le croit quelques jours, mais jusqu'à ce qu'il apprenne qu'elle lui a menti : elle n'est pas une cousine des propriétaires de la maison. Qui est elle alors? Cela peut paraître fou mais cette femme est sa muse. Parce qu'en fait, tous les écrivains ont une muse qui ne les lâchent pas tant qu'ils écrivent, mais qui peuvent mourir s'ils cessent ou dépérir s'ils écrivent comme des pieds. Mais Martin Frost évidemment écrit bien, alors sa muse est la plus belle de toutes. Si belle qu'il est prêt à tout pour la garder auprès de lui. Sauf qu'elle n'a pas le droit. Bref, c'est dur d'être un auteur à succès de nos jours...
Cette fois, c'est sûr, la grenouille Auster est à deux doigts de l'explosion. Un délire d'orgueil et de narcissisme où le scénario, insensé, n'a d'égal qu'une réalisation plate comme une feuille blanche. Comme toute grenouille impatiente de boursoufler, Paul Auster a voulu tout avaler en un seul film -ou peut-être doutait-il qu'on l'autorise à en produire un autre? Le fantastique, la comédie romantique, le burlesque, le tragique et le suspense, le chef nous a mélangé tout ça, vite fait mal fait. Résultat : un appareil indigeste et informe dans lequel les comédiens s'embourbent avec l'aisance d'une envolée de moineaux pris dans la vase. Même la délicieuse et trop rare Irène Jacob peine à ne pas sombrer dans le filet caricatural et ridicule tendu par son personnage. Aveuglé par son ambition irréaliste, Paul Auster va jusqu'à entraîner la famille dans sa chute : sous les traits d'une muse déprimée, sa jeune et jolie fille aura sans doute du mal à se remettre de cette première prestation désastreuse dans un film pathétique... A défaut d'enfant, espérons qu'il reste encore un ami à Paul pour lui dire de retourner à ce qu'il fait de mieux dans la vie, les romans.