Décidemment, les héros monstrueux ont la côte, ces temps-ci. A croire que les héros positifs n'ont plus rien à nous raconter pour nous surprendre... " Les Bienveillantes ", " La vie des autres " ou encore " Le dernier roi d'Ecosse ", portrait d'Amin Dad signé Kevin Mac Donald... Pourquoi pas Klaus Barbie?
Ce devait d'abord être un documentaire sur Jacques Vergès. Puis, au fil de ses recherches, Kevin Macdonald tombe sur le cas Klaus Barbie défendu par l'avocat français. Un monstre qu'il pense connaître: tout semble avoir déjà été dit et montré sur le Boucher de Lyon, et son sourire sardonique et son regard placide sont dans toutes les mémoires, images montrées en boucle à l'époque de son procès, en 1987, ou restées gravées par le génial documentaire de Marcel Ophüls, " Hotel Terminus " (1988). Chef de la Gestapo, tortionnaire de Jean Moulin, responsable de l'envoi de centaines de juifs français dans les camps de Auschwitz Birkenau -dont la rafle des quarante-quatre enfants d'Ysieu- Klaus Barbie a t-il encore quelque chose à cacher, seize ans après sa mort en prison?
Kevin Macdonald découvre que oui, et qu'outre ce Klaus Barbie nazi ultra connu, il y a deux autres Klaus Barbie : celui d'après guerre, embauché par les services secrets américains pour ses connaissances, en tant que bon nazi, en matière de communistes. Aux yeux des américains lancés dans la guerre froide, l'agent Barbie est une perle rare. De celles qu'on n'hésite pas à protéger, même lorsqu'elles sont recherchées pour crime contre l'humanité...
Troisième vie de Barbie : celle de Klaus Altmann en Amérique Latine. Sous ce pseudo (qu'il a eu le bon goût de tirer du nom du rabbin de son village d'enfance), Barbie espère faire son " 4è Reich " en Bolivie ; couvert par la dictature miliaire en place depuis le coup d'Etat de 1964, il organise des trafics d'armes, "donne des cours" de tortures à l'armée bolivienne, et reste un pilier stratégique pour la CIA qui ne le lâche pas de l'oeil -tandis que la France le recherche.
Les images sont vieilles, certaines très abîmées, mais Kevin Mac Donald réalise un film d'une qualité narrative impeccable, et qui tient de bout en bout la salle en haleine qui connaît pourtant la fin de l'histoire. En mettant en avant le pragmatisme amoral des gouvernements, leurs mensonges et manipulations sans scrupules, le réalisateur éclaire les coulisses d'une Histoire trop vite cachée par la seule figure monstrueuse de Klaus Barbie. Un travail scrupuleux qui pourrait relancer le débat sur la part de responsabilité de ces hommes-pions devenus bourreaux par souci d'obéissance (voir défense de Jacques Vergès), s'il n'y avait ce sourire cynique et ce regard vide de regret pour convaincre de l'horreur de l'homme. Et c'est peut-être ça, l'intérêt cinématographique des héros monstrueux : il suffit de les laisser faire et parler, pour que leur obscénité profonde s'étale sur la toile. Réalisateur discret et enquêteur précis, Kevin Mac Donald s'impose une nouvelle fois comme un grand documentariste historique et noir.